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>>Actualité Pérou : Salomon Lerner, de la Commission Vérité et Réconciliation aux élections présidentielles




Sao Paulo et Lima, le 15 juin 2011

Note sur l’entretien avec le Dr Salomón Lerner Febres, 8 juin 2011 à Paris

par Mariella Villasante et Félix Reátegui (IDEHPUCP)


Le Dr Salomón Lerner Febres, est né à Lima en 1944, il est recteur émérite de la Pontificia Universidad Católica del Perú, professeur de philosophie et président de l’Instituto democracia y derechos humanos (IDEHPUCP, http://www.idehpucp.pucp.edu.pe). Son travail sur les droits humains et les valeurs démocratiques a reçu la reconnaissance d’une cinquantaine d’institutions péruviennes et internationales, il est en particulier chevalier de la Légion d’honneur (avril 2002), et Docteur honoris causa à Paris IV-Sorbonne (juin 2011).

La reconnaissance nationale et internationale du Dr Lerner est également liée à sa fonction de Président de la Commission de la vérité et la réconciliation du Pérou (CVR), qui, à la demande du gouvernement de transition de Valentín Painagua, a rédigé un Rapport Final d’environ 5000 pages en août 2003. Il se fonde sur une enquête nationale menée entre 2001 et 2003 recueillant 17.000 témoignages de victimes du conflit armé interne qui a marqué dramatiquement l’histoire du pays entre 1980 et 2000 (http://www.cverdad.org.pe/ifinal/index.php). La CVR a estimé que le nombre total des victimes de ce conflit qui a opposé en priorité les militants du Parti communiste du Pérou, Sentier lumineux (PCP-SL) aux Forces armées péruviennes et aux milices civiles, est de 70.000 morts et de 15.000 disparus ; les déplacés internes sont estimés à près d’un million de personnes. Précisons encore que 85% des victimes habitaient la région de la cordillère sud centrale du pays, les Départements d’Ayacucho, Huancavelica, Apurímac, Huánuco et Junín. La grande majorité des victimes (75%) vivaient également en zone rurale et étaient donc de langue maternelle autochtone (le quechua en priorité, mais aussi l’ashaninka amazonien) ; notons enfin que ces populations représentent seulement 16% de la population péruvienne (22.639.449 en 1993, 27.412.157 en 2007, INEI).

En 2004, sous l’impulsion du Dr Lerner, l’IDEHPUCP fut créée comme unité académique de l’Université Catholique pour poursuivre les recommandations et les conclusions du Rapport Final de la CVR du Pérou, destinées à reconstruire la mémoire collective du conflit armé et à œuvrer pour une réconciliation nationale fondée sur la vérité et la justice. L’IDEHPUCP cherche donc à promouvoir les valeurs de démocratie, d’égalité et des droits humains dans le cadre universitaire (maîtrises en droits humains et en anthropologie légale), mais aussi auprès de la société civile péruvienne (formation de jeunes leaders, éditions d’ouvrages et de revues spécialisés en droits humains). Le Dr Lerner et les onze membres de la CVR organisèrent la publication d’une version abrégée du Rapport Final, le Hatun Willakuy (Le grand récit, 477 pages), qui fut publié en 2004 et réédité en 2008. Une traduction française est en cours de publication à Paris aux Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme. Les élections présidentielles qui viennent de se dérouler montrent à quel point les analyses, les résultats et les recommandations de la CVR sont d’actualité.




Le conflit armé interne péruvien : facteurs, violence extrême, fractures et séquelles

Le Rapport Final présente une étude lucide et aussi objective que possible des facteurs qui ont conduit à la violence politique durant les vingt années de guerre interne. Ce faisant, il rend compte de l’histoire récente du pays depuis le déclenchement du conflit en 1980, jusqu’à novembre 2000. Pour expliquer ce passé récent, le Rapport rappelle la situation de crise structurelle du pays, commencée par la modernisation des campagnes et des villes et les grands mouvements de migration interne des années 1950 ; modernisation désorganisée qui s’est affirmée par des réformes sociales instaurées par les gouvernements militaires de Velazco Alvarado (1968-1975) et de Morales Bermudez (1975-1980).

Le Rapport recommande également des changements institutionnels pour reconstruire l’appareil de l’État, le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire, largement affaiblis et corrompus pendant le régime de Fujimori (1990-2000) ; pour promouvoir l’éducation et l’installation de services gouvernementaux dans les zones les plus pauvres ; et plus largement, pour favoriser une économie fondée sur l’inclusion sociale. Enfin, le Rapport recommande de traduire en justice les responsables civils et militaires des violations des droits humains ; ainsi que la création d’un Programme national de réparations aux victimes et la promotion, au plus haut niveau de l’État, de la réconciliation nationale fondée sur la mémoire des faits de violence et sur la justice, et la non impunité des crimes.

Le Rapport Final de la CVR avance que si la violence du conflit armé interne concerna au premier chef les habitants les plus pauvres des régions les plus déshéritées du pays, la seule pauvreté ne suffit pas à expliquer le déclenchement du conflit. Celui-ci a mis au grand jour les fractures profondes qui séparent les Péruviens dont la plus importante qui est celle qui existe entre riches et pauvres, et qui au Pérou renvoie à ceux qui ont tout pour vivre et ceux qui n’ont rien ; ni moyens décents de subsistance, ni pouvoir politique et symbolique. D’autres fractures accompagnent cette situation structurelle d’inégalité et d’exclusion : fracture entre Lima et le reste du pays, entre les trois grandes régions de la côte moderne et citadine, la montagne rurale et pauvre, et l’Amazonie qui est une zone de « frontière de civilisation ». Et enfin la tragique fracture qui sépare les Péruviens en fonction de leurs origines ethniques et qui constitue un héritage, comme le Dr Lerner le rappelle dans l’entretien, de la hiérarchie coloniale espagnole qui fonda son pouvoir politique sur la « supériorité » des Espagnols et des créoles (Espagnols nés au Pérou), sur les métis et sur les indiens (étant bien entendu que ces catégories, schématiquement citées ici, sont plus complexes, changeantes et fluides dans la réalité sociale). Les frontières de cette hiérarchie sociale fondée sur l’ethnicité et, implicitement, sur l’éducation et la richesse se sont quelque peu atténuées, mais elles n’ont pas disparu. Si l’inégalité et la discrimination ethniques sont niées dans les lois, la réalité de la discrimination perdure, les indiens et leurs descendants sont toujours considérés comme des citoyens de seconde classe, y compris au plus haut niveau de l’État. [En 2009, le président García les a traités de « Perros del Hortelano », des « Chiens de l’Horticulteur », qui ne mangent pas ni ne laissent manger, faisant référence aux indiens de l’Amazonie nord et aux métis de la zone de Bagua qui, ne disposant pas des moyens d’exploiter leurs terres, s’opposaient aux concessions qu’il avait accordées, sans les consulter, à des entreprises transnationales. Cela étant, la guerre interne ne fut pas une « guerre ethnique » car elle n’opposa pas des non-indiens aux indiens, les senderistes et la plupart des soldats étaient issus en majorité de la migration paysanne, d’origine indienne, et seuls les officiers et une partie des soldats étaient des « créoles » issus de la côte ou d’autres régions du pays. Il n’y eut pas non plus de « guerre civile » parce que le pays ne fut pas divisé en deux camps ennemis, c’est pourquoi la CVR parle ici de « conflit armé interne ».

funérailles d'un dirigeant paysan tué par le PCP-SL, Huancayo (Junin), vers 1984
Funérailles d’un dirigeant paysan tué par le PCP-SL, Huancayo (Junín), vers 1984 (Alejandro Balaguer)

Le PCP-SL déclencha le conflit armé contre l’État pour imposer par les armes un « nouvel État » censé être égalitaire, juste et capable d’éliminer la pauvreté, surtout celle des campagnes. Reprenant le modèle de la révolution chinoise, leurs discours affirmaient que leurs « alliés naturels » étaient les paysans les plus pauvres ; ce furent cependant ces derniers qui les rejetèrent le plus fortement, après des hésitations initiales sur le véritable objectif des senderistes. Le PCP-SL adopta une idéologie totalitaire, fondamentaliste et des pratiques terroristes sanguinaires et extrêmement cruelles envers tous ceux qui s’opposaient à lui, au premier chef les indiens des Andes et de l’Amazonie. Si leurs discours ne tenaient pas compte du « facteur ethnique », dans la pratique, Abimael Guzmán et sa direction adoptèrent le racisme ordinaire des Péruviens des villes (« blancs » même si la couleur de la peau n’a pas grand chose à voir avec ce classement statutaire, culturellement « créoles ») vis-à-vis des indiens. Le PCP-SL fut responsable de la mort de 54% des victimes de la guerre interne. Dans la dernière période de la guerre, le PCP-SL créa des « camps de rééducation » dans le territoire des indiens Ashaninka de l’Amazonie centrale, dans lesquels furent réduits en captivité 11.000 personnes, dont 6.000 (un huitième des Ashaninka) y trouvèrent la mort [elles ne sont pas comptabilisées dans le chiffre total de victimes], enfin 10.000 furent déplacées et leurs villages détruits. Le peuple ashaninka est celui qui a le plus souffert de la guerre interne, la CVR a recommandé d’effectuer des enquêtes approfondies pour classer leur situation comme un fait de génocide.

ronda nativa ashaminka de Cutivireni, fleuve Ene (Junin), 1991
Ronda nativa ashaminka de Cutivireni, fleuve Ene (Junín), 1991 (Alejandro Balaguer)

La réponse de l’État face à violence du PCP-SL — et de celle du Mouvement révolutionnaire Túpac Amaru (MRTA) qui eut peu de succès —, fut chaotique et elle montra à quel point il était faible ou inexistant dans les zones les plus pauvres et éloignées de Lima. Entre 1980 et 1982, l’État considérait qu’il s’agissait d’un « groupuscule » destiné à disparaître rapidement et seule la police leur fit face. Entre 1982 et 2000, la réponse prioritaire fut éminemment militaire, les pouvoirs civils démissionnèrent de leur rôle constitutionnel de contrôle politique de l’Armée ; entre 1985 et 1992, plus de la moitié du territoire national était mis sous contrôle militaire sans que l’on puisse savoir ce qui s’y passait, les organisations nationales et internationales de défense des droits humains ne pouvant y pénétrer.

Funérailles de paysans Ronderos de Marcas (Huancavelica), 29 août 1985 (Nelly Plaza, courtoisie Caretas)

En avril 1992, le président Fujimori réalisa un coup d’État avec l’appui des Forces armées, le Congrès fut dissout, les partis cessèrent de fonctionner. Fujimori instaura un régime de corruption lié au trafic de drogues et au détournement de la richesse publique ; la corruption des personnalités de l’État et de la société civile, ainsi que des médias nationaux qui manipulaient l’opinion publique devint monnaie courante grâce à l’entremise de Vladimiro Montesinos, à la fois bras droit et homme de main de Fujimori.

On peut ainsi dire qu’entre 1992 et 2000, le Pérou vécut sous un régime dictatorial, autoritaire et immoral, sans parti politique digne de ce nom, et sous l’influence de médias inféodés au régime, alors même que le PCP-SL se décomposait progressivement dans les campagnes des Andes et de l’Amazonie centrale. En septembre 1992, Guzmán, le chef du Sentier lumineux, ancien professeur de philosophie de l’Université d’Huamanga (Ayacucho), qui avait réussi à s’imposer comme le chef de guerre le plus sanguinaire de l’Amérique Latine, fut capturé grâce au travail d’une unité spéciale de la police péruvienne, le Groupe spécial de renseignements (GEIN), sous la direction du commandant Marco Miyashiro et du major Benedicto Jiménez, de la Direction nationale contre le terrorisme (DINCOTE), dirigée par le général Ketín Vidal. Le régime de Fujimori et les forces armées n’eurent aucune participation dans cette capture, dont l’annonce les prit par surprise. Ils utiliseront, après coup, cette capture et en feront un élément central de leur propre propagande.


Capture de A. Guzman, septembre 1992 (La Mula, Pérou)

Selon le Rapport Final de la CVR, les forces armées furent responsables de la mort de 44,5% des victimes de la guerre interne. Si la CVR a reconnu qu’elles avaient le devoir de défendre l’ordre constitutionnel du pays, et a rendu hommage au millier de morts au service de la patrie, elle souligne aussi le fait que les actions menées pendant les vingt années de conflit sont allées à l’encontre des droits humains des Péruviens. La stratégie des forces armées fut une répression tous azimuts de décembre 1982 jusqu’en août 1989 ; au cours de cette période, les militaires tenaient pour « terroristes » tous les paysans des zones en état d’urgence (Ayacucho, Huancavelica, Apurímac) et ils agissaient en conséquence (disparitions forcées, tortures, exécutions, massacres). Leur stratégie changea après 1989, la répression se faisant plus « sélective », les soldats annonçant aux paysans qu’ils n’allaient pas tous les tuer… Pourtant, les forces armées continuèrent à perpétrer des violations des droits humains de manière récurrente et systématique, allant bien au-delà des « excès » dont parlent, pour se justifier, les officiers de l’Armée. Enfin, au cours de la guerre interne, les militaires firent preuve d’un racisme permanent vis-à-vis des populations paysannes et indiennes qui, comme on l’a souvent dit, se trouvaient entre deux feux, entre le PCP-SL et l’Armée péruvienne.

Les séquelles du conflit sont toujours d’actualité. Les personnes déplacées, environ un million, reçurent peu ou aucune aide de l’État pour se réinstaller ; des 4.644 fosses communes identifiées par la CVR, seules 2.200 ont reçu une inspection préliminaire et nombreuses sont celles qui n’ont pas été répertoriées, notamment dans les hautes montagnes et en Amazonie centrale (fleuves Ene et Tambo). Le problème des mines anti-personnelles n’est pas encore résolu ; elles furent posées par l’Armée pour protéger les bases militaires, les postes de police et les tours de haute tension qui étaient l’objet des attentats senderistes. D’autres mines artisanales furent posées par les senderistes dans les zones en état d’urgence et dans les campements de mort des Ashaninka. Un Rapport de l’ONU effectué en 1999 a estimé le nombre de mines des militaires entre 36.000 et 76.000. On ne dispose d’aucune information sur les mines artisanales. Plus d’une centaine de personnes ont trouvé la mort à cause de ces mines (Defensoría del Pueblo, 2000, www.defensoria.gob.pe). Suivant les recommandations de la CVR une Commission nationale des réparations aux victimes du conflit armé interne a été instaurée en 2006, mais on a procédé seulement à quelques réparations collectives et à aucune réparation individuelle malgré le fait que le « Registre unique des victimes » est opérationnel (www.registrodevictimas.gob.pe/consejo.html). La guerre interne a rouvert ou approfondi de nombreux conflits locaux qui restent sans accord jusqu’à présent. Des situations extrêmes sont vécues dans les localités où les victimes et les bourreaux, dits « repentis », doivent cohabiter sans l’arbitrage d’aucune instance de réconciliation interne.

massacre de Los Molinos (Jauja, Junin) par les Forces armées, 28 avril 1989
Massacre de Los Molinos (Jauja, Junín), 58 militants du MRTA furent tués par les Forces armées 28 avril 1989, 6 soldats trouvèrent la mort (Alejandro Balaguer)

Dans les recommandations de la CVR, on considère que la réconciliation nationale est indispensable à la construction d’une mémoire et d’une justice nouvelles dans le Pérou d’aujourd’hui. La réconciliation implique la reconnaissance d’une égalité et d’une citoyenneté pleines entre tous les Péruviens, capable d’établir un pacte entre tous les membres de la société et entre l’État et la société. Bien évidemment, une véritable réconciliation suppose le dépassement des hiérarchies sociales fondées sur l’ethnicité, qui sont d’un autre âge, anachroniques et obsolètes dans une société moderne, et qui sous-tendent encore l’histoire républicaine du Pérou — de même que dans le reste de l’Amérique Latine. Beaucoup de travail reste à faire pour atteindre ces objectifs, d’autant plus qu’il n’y a pas eu jusqu’à présent de volonté politique claire pour diffuser les faits qui ont marqué la guerre interne, pour rétablir la vérité et pour punir les responsables. La réaction des classes politiques et des élites, surtout à Lima, face au Rapport Final n’a pas été positive, mais plutôt marquée par une indifférence teintée de racisme (« les morts sont des indiens »), par la remise en cause des analyses, par la contestation du nombre total des victimes. Et enfin par l’idée stupéfiante qu’il vaut mieux « ne pas parler des blessures du conflit car les ressentiments seraient encore plus forts », et qu’en fin de comptes « mieux vaut le silence ». Par ailleurs, des thèses négationnistes ont vu le jour parmi les officiers de l’Armée péruvienne accusés et inculpés, et appuyés par certains dignitaires de l’Église, notamment le cardinal Juan Luís Cipriani (mis en cause par la CVR pour son rôle néfaste vis-à-vis des victimes lorsqu’il était l’archevêque d’Ayacucho). On comprend mieux pourquoi la majorité de Péruviens ignore (parce qu’elle ne veut pas savoir), ou rejette (parce que cela concerne les « indiens » et pas « nous »), ce passé tragique.

La conjoncture politique péruvienne après l’élection du Président Ollanta Humala

La profonde crise de société qui a mis à jour la guerre interne péruvienne est toujours d’actualité et marque le contexte des élections présidentielles que le candidat Ollanta Humala Tasso a remporté avec 51,5% des voix, contre 48,5% pour Keiko Fujimori Higuchi. Les préjugés ethniques et raciaux perdurent, représentant presque le noyau de la crise permanente et le facteur central qui freine la construction de la Nation et de la citoyenneté. D’autres stéréotypes perdurent, dont celui qui considère que les étrangers sont toujours « meilleurs » que les Péruviens, malgré les 7% de croissance dont bénéficie le pays depuis plusieurs années et qui n’est pas uniquement dû aux investissements étrangers, mais au courage des Péruviens.

C’est probablement pour aller à l’encontre de ces préjugés tenaces que des mouvements nationalistes, comme celui dirigé par Ollanta Humala, un ancien militaire, ont vu le jour au Pérou. Le « nationalisme » d’Humala ne défend pas les idées de la droite qui prône le repli sur soi de style européen, mais plus directement l’idée de la défense des valeurs nationales face à un système hiérarchique qui a toujours privilégié la « supériorité de l’étranger » (les Espagnols d’hier, les « gringos » d’aujourd’hui) sur les Péruviens, notamment ceux d’origine indienne et métisse. Le Dr Lerner le précise dans l’entretien : même si l’on observe l’émergence d’une mémoire juste de la guerre interne et des droits des plus pauvres, des indiens, mais aussi des métis qui représentent la grande majorité du peuple péruvien, les stéréotypes restent importants ; dont celui qui a fait élire, en 1990, un fils d’immigrants japonais avec l’idée que les « asiatiques sont honnêtes et travailleurs »…

Comment en est-on arrivé, lors de la dernière élection présidentielle, à une opposition aussi tranchée entre deux candidats ? D’un côté la fille d’un ancien dictateur, Keiko Fujimori, représentante du statu quo, de l’ordre ultra libéral créé par la dictature et par la corruption du régime de son père, et de l’autre, Ollanta Humala, un enfant d’Ayacucho (la région la plus touchée par le conflit interne), ancien militaire factieux, représentant du « Pérou profond ». On voit bien, comme l’indique le Dr Lerner, que les Péruviens manquent de référents démocratiques et font face à une crise d’identité importante, dont on a pu observer les contours et les extrêmes lors de la campagne présidentielle. En effet, la popularité de la candidature de Fujimori est associée au manque d’expérience de la démocratie dans un pays où la demande autoritaire et la fascination pour les caudillos, les « hommes forts », ont marqué l’essentiel de l’histoire républicaine. On préfère les « patrons forts » aux politiciens faibles et corrompus. Le culte des personnalités remplace ainsi les programmes des partis politiques, pratiquement inexistants depuis quarante ans. C’est sans doute la première fois que se voient aussi clairement exposées des figures anciennes et opposées : la figure historique du conquistador, encomendero et gamonal, accompagnée de son héritier post-moderne, l’industriel de Lima et/ou de l’intérieur, et celle tout aussi « historique » des pauvres, paysans, travailleurs, indiens et métis. Autrement dit, une opposition entre ceux qui défendent leurs privilèges, ou à tout le moins le statu-quo et ceux qui aspirent à un changement, à un ordre social, politique, culturel et économique plus juste et plus égalitaire.

Bien évidemment, l’opposition idéologique et pratique qu’on vient de décrire n’est pas aussi consciente dans la majorité de la population. C’est pourquoi il a été facile pour les partisans de l’ordre ultra-libéral — et les médias qu’ils ont réussi à contrôler — de manipuler les majorités citadines de Lima et du Nord du pays (Chiclayo, Trujillo, Piura, Tumbes) en présentant le candidat Humala comme un « représentant du communisme », voire du senderisme, incapable de gouverner correctement le pays. Instillant la peur de perdre leurs privilèges de « race » et de classe.


Président Ollanta Humala (La Republica, 10 juin 2011)

De son côté, la candidate Fujimori a revendiqué ouvertement l’œuvre de son père, « le meilleur président du Pérou » d’après elle ; c’est lui qui a organisé sa campagne depuis sa prison, avec la bienveillance du président Alan García. Ce dernier tentait de se protéger contre d’éventuelles poursuites judiciaires pour sa responsabilité dans le massacre de 244 prisonniers senderistes exécutés par les forces de l’ordre en juin 1986. Pour obtenir le vote des classes les plus pauvres des villes, Keiko Fujimori et son entourage ont utilisé la même stratégie clientéliste et assistentialiste du régime de son père : la distribution de vivres contre les votes. La famille Fujimori a acheté la majorité des médias du pays pour mener une contre-campagne malhonnête contre Humala, l’accusant de plusieurs maux, dont celui d’être un disciple de Hugo Chávez, de vouloir imposer une dictature communiste ; et celui d’être un ancien militaire ignorant incapable de gouverner. Mais les attaques se sont concentrées surtout sur le fait de ses « origines ethniques », un indien, un « cholo » (indien acculturé), un vaurien en somme qui ferait « honte au pays » s’il était élu.

Lors de cette élection, le racisme ordinaire des « conquistadors/bourgeois/classes moyennes » s’est exprimé au grand jour pour la première fois de l’histoire péruvienne. Des journalistes qui critiquaient Fujimori ont été licenciés, des journaux aussi réputés que El Comercio, et des chaînes nationales comme América télévision, ont adopté des positions anti-démocratiques, arrogantes, racistes et sans honte, contre Humala, ce qui a provoqué, par exemple, comme le rappelle le Dr Lerner, la démission de Mario Vargas Llosa qui écrit désormais pour l’un des rares journaux nationaux indépendants, La República ; où le Dr Lerner a également une colonne hebdomadaire (« Desde las aulas », www.larepublica.pe).
Vargas Llosa a lancé un appel aux Péruviens pour qu’ils n’aillent pas voter pour la fille du dictateur Fujimori, accordant son soutien à Ollanta Humala. Dans la même veine, Vargas Llosa a critiqué les élites qui se sont rangées du côté de Fujimori, les qualifiant d’anti-démocratiques, égoïstes, peu patriotiques et défenseures de la dictature (La República du 6 juin 2012). Il a également critiqué sèchement le cardinal Cipriani, affirmant qu’il était le représentant des côtés les plus obscurs et arriérés de l’Église, lorsque, pour ne pas manquer à son habitude ultra-conservatrice de membre de l’Opus Dei, il a lancé une campagne contre Humala en faisant lire une homélie pendant la messe du dimanche ; des dignes représentants de l’Église péruvienne ont critiqué ces agissements. Après les élections du 5 juin, Cipriani a affirmé à nouveau que pour atteindre la « réconciliation nationale », il vaut mieux « laisser les rancunes et les ressentiments de côté » ; et que cette réconciliation « nécessite du pardon sans rouvrir les blessures du passé », car cela implique le « maintien des ressentiments, des haines et des désirs de vengeance. » [La República du 12 juin 2012]. D’après lui, il est préférable de se taire, faire le silence, nier la vérité, la cacher, et croire que cela aidera à construire le présent et le futur national… Le principe républicain de la séparation de l’Église et de l’État ne semble pas complètement adopté au Pérou.

Pourquoi Humala a gagné ?

Une majorité de Péruviens a certainement été sensible à son discours sur une meilleure redistribution des bénéfices de la croissance. C’est dans les régions les plus pauvres du pays qu’il a fait ses meilleurs pourcentages. Le rejet d’un modèle de croissance qui ne bénéficie qu’à certains constitue sans doute un aspect important, il s’accompagne évidemment d’une forte demande de justice sociale, déjà pointée dans les recommandations du rapport de la CVR. De fait, la nouveauté la plus marquante de la campagne électorale 2011 est certainement le grand débat d’idées qu’elle a suscité. Les Péruviens n’ont pas l’habitude de débattre de la chose publique : 12 années de dictature militaire, 20 ans de guerre interne et 11 ans de transition sans débats ni construction d’une mémoire collective peuvent l’expliquer, et de nombreux analystes ont pu croire que la division en deux du pays constituait une véritable catastrophe.
Au terme du premier tour, après les éliminations du candidat Alejandro Toledo (supposé être favori), de la droite ultralibérale représentée par Pedro Pablo Kuczynski, et du candidat apriste, Luis Castañeda, restèrent en lice Humala et Fujimori avec 30% et 20% des voix respectivement. Et le pays s’est effectivement divisé entre les partisans de la continuité et les partisans du changement. Mais aussi entre partisans de l’impunité et de l’oubli et partisans de la mémoire et des réparations.

Le débat sur la mémoire du conflit, sur les années de corruption et de dégradation morale de l’ordre politique et sur les droits humains, ne fait que commencer ; du reste, ces thèmes ont occupé une toute petite place dans la campagne qui était centrée sur le « modèle économique ». Les Péruviens sont désormais confrontés à leur passé récent qui est encore leur présent, et les racismes ordinaires s’expriment au grand jour — dans les réseaux sociaux notamment — de la part non seulement des élites repliées sur elles-mêmes, déracinées et hostiles aux pauvres, mais aussi des classes moyennes qui imitent les valeurs hiérarchiques de la bourgeoisie, et qui (moyennant finances) se voient relayées par les médias.

Face à cette montée des intégrismes racistes et libéraux, complètement naturalisés, internalisés, alimentés par la mauvaise qualité éducative qui ne forme pas pour l’égalité citoyenne, soutenus par la hiérarchie de l’Église (critiquée par d’autres représentants démocrates de l’Église péruvienne), la société civile qui défend les valeurs d’égalité et de démocratie a manifesté son opposition et son rejet.
Notons que des campagnes nationales ont été menées dans toutes les villes du pays par la Coordinadora de derechos humanos (www.derechoshumanos.pe) contre le possible retour du régime de Fujimori. Diverses associations de victimes du conflit armé et des associations de défense des droits humains, ainsi que des syndicats, des groupes d’intellectuels et des mouvements civils se sont manifestés contre un retour possible de la dictature fujimoriste. Ces campagnes ont rappelé également les crimes de Fujimori, les faits pour lesquels il a été jugé et emprisonné. Mais également les crimes pour lesquels les responsables n’ont pas été désignés, comme la stérilisation forcée d’environ 300.000 femmes des régions rurales pour « lutter contre la pauvreté ». Crime qui a été dénoncé par plusieurs victimes sans réponse officielle jusqu’à présent, et qui a donc été porté à la Cour inter-américaine des droits humains.

Dans ce contexte, on peut mieux comprendre pourquoi le président élu, issu de la classe moyenne d’Ayacucho, très populaire dans les régions andines et amazoniennes du centre et du sud du Pérou, soulève beaucoup d’espoirs. Comme le note le Dr Lerner, l’affirmation d’une identité nationale positive -riche de tous ses héritages, indien, européen, asiatique et africain-, est une nécessité urgente pour aller de l’avant. Dans le cadre de l’État de droit, elle ne devrait pas se fonder cependant sur l’ethnicité et la hiérarchie qui lui sont rattachées (associées au Pérou avec les idées du « sang » et de « race »), mais sur des valeurs républicaines et démocratiques. La construction de cette nouvelle identité pourrait ainsi aider à comprendre le passé récent, celui qui a conduit au conflit armé, et tirer les leçons qui aideraient à organiser la société péruvienne dans un véritable cadre d’égalité citoyenne, de démocratie, de respect des droits humains et de diversité culturelle.


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