>>Chronique de la guerre interne au Pérou. 1980-2000, par Mariella Villasante

21 novembre 2018
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Paris, novembre 2018

Mariella Villasante Cervello, qui collabore régulièrement à notre site, vient de publier chez l’Harmattan un important ouvrage consacré à la guerre interne au Pérou entre 1980 et 2000. Nous souhaitons présenter cette étude d’anthropologie de la violence aujourd’hui, et vous trouverez en dossier attaché le plan de l’ouvrage, la préface, ainsi que des extraits choisis.



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PRÉFACE

Dr Salomón Lerner Febres
Recteur émérite de la Pontificia Universidad Católica del Perú
Ancien Président de la Commission de la vérité et la réconciliation du Pérou



Durant les vingt dernières années du XXe siècle, le Pérou a enduré un conflit armé interne qui a fait presque 70 000 victimes, mortes ou disparues. Cette période de violence armée fut déclenchée par le Sentier Lumineux, une organisation subversive et terroriste. Les forces de l’ordre de l’État péruvien ont répliqué en appliquant des méthodes semblables de violence indiscriminée contre la population civile. Au cours de cette période, de graves et massives violations des droits humains se sont accumulées. On a dû attendre la chute du gouvernement autoritaire d’Alberto Fujimori, en novembre 2000, et l’arrivée d’une transition politique, pour que les victimes aient enfin l’opportunité de faire entendre leurs voix et leurs histoires. Ceci fut rendu possible grâce à la création de la Commission de la vérité et la réconciliation du Pérou qui, après deux ans de travail (2001-2003), présenta une reconstruction exhaustive des années de violence. Dans ce travail, les nombreux crimes contre l’humanité commis par les organisations subversives et par l’État furent démontrés ; les facteurs sous-jacents et les violations des droits humains analysés, les témoignages des victimes récupérés, et les raisons qui avaient rendu possible cette terrible histoire de la société péruvienne présentés. Les travaux de la Commission de la vérité et la réconciliation ont donné une forte impulsion à la réflexion et à la recherche sur cette période, non seulement aux travaux académiques, mais également aux manifestations artistiques (cinéma, théâtre, arts, musique), qui, depuis lors, explorent ce passé récent et nous aident à l’interpréter plus finement.

Les recherches de Mariella Villasante, entreprises depuis plusieurs années, se situent dans cette tradition renouvelée d’études sur la violence, tant du point de vue académique qu’éthique. Parmi ses précieux efforts, on doit citer sa traduction de la version abrégée du Rapport final de la Commission de la vérité et la réconciliation Le Grand récit de la guerre interne au Pérou (2015, Paris, L’Harmattan), qui a permis que notre histoire soit connue dans le milieu académique francophone. Et citer également un travail de grande envergure, son livre Violence politique au Pérou 1980-2000. Sentier Lumineux contre l’État et la société. Essai d’anthropologie politique de la violence (2016, Paris, L’Harmattan). Dans cet ouvrage, elle montre l’extension territoriale du conflit et son enracinement dans la structure sociale péruvienne. Ce livre va donc bien plus loin que le récit des faits, il explore les sens de la violence, et explicite comment cette violence renvoie aux inégalités et aux exclusions en cours dans la société péruvienne de l’époque et de notre présent. Contrairement à certains auteurs qui interprétaient le conflit comme un fait ethnique, Mariella Villasante montre que malgré l’ancrage de la violence dans le monde rural, le programme idéologique des acteurs ne s’enracinait pas dans des revendications indigènes.

Mariella Villasante présente aujourd’hui une autre étude : Chronique de la guerre interne au Pérou, 1980-2000. La violence de masses en Amérique latine, qui montre encore une fois la minutie de ses recherches en anthropologie politique. On doit tenir compte du fait que le matériel de cette publication était destiné dans un premier temps à être une chronologie qui devait accompagner, en annexe, la publication précédente. Il s’agissait d’offrir aux lecteurs non familiers des faits du Pérou, une information chronologique du conflit armé. Néanmoins, ce matériel augmenta de manière considérable, jusqu’à devenir ce que nous avons aujourd’hui : plus qu’une chronologie, une chronique de la violence et une étude qui méritait bien une publication indépendante. Précisons ici que l’autonomie de ce texte n’est pas tant liée à sa taille qu’à sa structure interne. Il s’agit bien d’une chronique car il s’agit d’une histoire, ou d’un récit, qui loin de se contenter d’énumérer les faits, en cherche la logique interne, le sens historique, culturel et politique. Mariella Villasante sait en effet qu’en dernière analyse la violence et les atrocités constituent toujours une énigme, une expérience révoltante et perturbatrice qu’on ne peut seulement conter, mais qui doit être saisie par le biais des intuitions académiques et des réflexions morales. Je veux dire par là que la lecture de cette Chronique de la guerre interne au Pérou nous apporte une série de clés interprétatives, et, en même temps, elle nous montre les diverses dimensions d’un phénomène social très complexe. Ainsi, de même qu’elle expose les faits selon les périodes concernées, comme l’avait déjà fait le Rapport final de la Commission de la vérité et la réconciliation, elle nous propose également une vision différenciée des divers territoires qui furent les théâtres de la guerre interne. Bien évidemment, le territoire est aussi un fait culturel, démographique et historique.

La Chronique de la guerre interne au Pérou montre ainsi les diverses dynamiques du conflit selon les régions du pays et elle permet de mieux comprendre la complexité de l’histoire de la violence. On peut percevoir les changements de stratégies et les diverses formes que les acteurs armés du conflit ont utilisées dans leurs tactiques militaires et dans leurs manières d’entrer en relation avec les populations civiles. L’histoire que l’on découvre dans ce livre est une histoire des atrocités de la guerre ; et il est juste que la nature cruelle des faits ne soit pas atténuée dans le récit. Trouver une logique interne au processus, comme il est fait ici de manière brillante, n’implique pas de dissimuler la réalité crue. Cela étant, cette histoire ne s’épuise pas en une chronique de feu et de sang mais elle s’étend vers un aspect encourageant. En effet, on raconte ici la résistance digne des victimes, les manières dont les populations rurales ne se sont pas laissé vaincre par l’agression et par l’indifférence. On montre également la mobilisation citoyenne contre l’autoritarisme, et les demandes de vérité et de mémoire qui ont joué un rôle décisif pendant la période de transition.

Le travail aborde également la présentation de la Commission de la vérité et la réconciliation, créée par le gouvernement de transition. Le rapport final avec lequel cette publication dialogue de façon créative, constitue la recherche la plus vaste de cette époque et sert toujours de base pour exiger le droit des victimes. Mariella Villasante reprend également l’objectif civique et moral qui a encouragé la Commission de la vérité et la réconciliation. Certes, elle est une excellente chercheuse, mais elle est aussi une citoyenne engagée pour la justice, tant au Pérou qu’ailleurs, en Mauritanie, où elle travaille depuis de nombreuses années. Pour cette raison, ceux qui liront cette chronique trouveront, à côté de l’exposition objective des faits et des processus, et sans interférer avec celle-ci, une demande morale, un courant de solidarité avec les victimes, et le rejet de la violence, de l’abus, de la marginalisation. Et je dirais même que dans ce dernier sens du texte, celui de l’implication morale, on trouve le meilleur enseignement que nous offre ce livre, car l’empathie reste toujours le moment le plus intime et le plus achevé de la compréhension humaine.

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Article tiré du site : http://www.ameriquelatine.msh-paris.fr
Rubrique:  Cartes blanches