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Lapérouse et la poétique du journal de bord


Lise Andries
CNRS (CELLF-CNRS-Université de Paris-Sorbonne)

Plusieurs grandes expéditions maritimes autour du monde furent organisées par les États européens dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Ces expéditions avaient à la fois des buts politiques et commerciaux, et des buts scientifiques. Il s’agissait en particulier d’observer les mœurs des populations rencontrées : la science de l’homme, au sens moderne du terme, était en train de se construire dans ces dernières décennies du XVIIIe siècle et elle était au cœur de l’aventure des Lumières. Les officiers de marine avaient à leur disposition, après les années 1760, des outils techniques et des savoir-faire qui facilitèrent une meilleure connaissance du globe : la mise au point des horloges marines en Angleterre en 1761 et en France en 1768 permit de compléter le calcul des latitudes (connu depuis l’Antiquité) par celui des longitudes. C’est aussi pendant cette période que l’on apprit à mieux résoudre les problèmes de santé que posaient pour les équipages les navigations au long cours, et tout particulièrement le scorbut dû à la carence en vitamines.

Je m’attacherai plus particulièrement aux expéditions maritimes anglaises et françaises entreprises dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, celle de Bougainville de 1766 à 1769 (d’Argentine à Tahiti), de James Cook en 1768-1771, 1772-1775 et 1776-1779, et surtout de Lapérouse. Dernière grande expédition française du XVIIIe siècle, le voyage de Lapérouse se déroula de 1785 à 1788 à bord de deux navires, La Boussole et L’Astrolabe et se termina par le naufrage et la disparition des équipages au large de Vanikoro, l’une des îles Salomon, près de la Nouvelle Guinée. Après avoir évoqué rapidement les grandes étapes de ce périple, je centrerai mon analyse sur le journal de bord de Lapérouse et ses modalités d’écriture, en le comparant avec les journaux de bord de Bougainville et de James Cook, textes qui ont bénéficié récemment d’éditions scientifiques [1] .
Gravure G. B. Bosio - D. K. Bonatti

Précisons à quoi correspondent ces « journaux de bord ». En France, les officiers de la Marine royale sont tenus, depuis les ordonnances de 1681 et de 1685, de rédiger un journal. Des journaux de bord pré-imprimés leur permettent d’indiquer par colonne séparée les vents, la direction du bateau, sa vitesse, les latitudes et les longitudes [2]. Mais il est aussi demandé aux capitaines de rédiger des commentaires au jour le jour qui accompagnent le journal de bord et d’en adresser le duplicata sous forme de lettres, aussi régulièrement que possible, aux Autorités dont ils dépendent. Si les journaux de bord techniques de La Boussole et de L’Astrolabe ont disparu lors du naufrage, les lettres de Lapérouse adressées au Maréchal de Castries, ministre de la Marine, constituent à vrai dire son propre journal de bord. Elles sont accompagnées de cartes et de dessins Comme le rappelle Pierre Berthiaume dans L’Aventure américaine au XVIIIe siècle : 31, « La rédaction du journal de navigation demande à l’homme d’épée qu’est l’officier de marine de penser son discours autant en homme de plume qui doit répondre de sa gestion, qu’en navigateur, appelé à rendre compte de ses observations aux géographes et aux cartographes du roi. » Bientôt on lui demandera aussi d’être philosophe.

L’expédition maritime dont Lapérouse [3] reçoit le commandement en 1785 est la plus importante qui ait été entreprise par la monarchie française. Elle fut préparée avec discrétion dans le cabinet même du roi Louis XVI qui s’intéressait de près aux techniques de la navigation et à la géographie du globe [4]. Le Mémoire du Roi contenant les instructions destinées à Lapérouse fut relu et annoté par Louis XVI lui-même. Malgré les difficultés financières du royaume, causées principalement par les dépenses de la guerre