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>>La violence de masse chez les Ashaninka du Pérou, par Mariella Villasante

Lyon, juin 2014

La violence de masse chez les Ashaninka du Pérou : une histoire tragique de la guerre interne péruvienne passée sous silence. La découverte des lieux d’enterrement dans deux anciens camps senderistes

Mariella Villasante Cervello
Anthropologue, IFEA et IDEHPUCP
[mariellavillasantecervello@gmail.com]

Au début du mois de mai 2014, un reportage sur les Ashaninka de la forêt centrale du Pérou est paru dans le journal indépendant La República. Il raconte la découverte d’un lieu d’inhumation non encore identifié par les autorités qui ont réalisé le Registro nacional de sitios de entierro (Defensoría del Pueblo). Les communautés de Mapotoa et de Yaynapango, situées sur la rive droite du fleuve Ene (District de Río Tambo, Satipo, Junín), ont reçu des représentants du ministère public (Equipo forense especializado, EFE), et du journaliste Wilber Huacasi. On estime qu’une centaine de personnes ont été enterrées après avoir été emprisonnées dans ce qu’il faut bien appeler des camps de la mort du Parti communiste du Pérou, Sentier Lumineux (PCP-SL), dans les années 1990.

Selon Antenor Chumpate, un survivant du massacre, les senderistes tuèrent son épouse parce qu’elle était malade, et leur bébé parce que personne n’aurait pu l’alimenter. Deux autres de leurs enfants, de moins d’un an, trouvèrent aussi la mort, l’un de maladie et l’autre égorgé. Le fils d’Antenor, Adolfo, âgé d’une trentaine d’années, raconte qu’il avait sept ans lors de l’arrivée des senderistes et qu’il faisait partie de la « masse », avec d’autres enfants-soldats du camp. Ils travaillaient pour ravitailler les chefs et les « combattants », sans habits, avec peu de nourriture, et la peur au ventre : « Lorsque les enfants ne travaillaient pas, dit-il, ils étaient tués. Si tu mangeais mal, on te tuait. Si tu ne marchais pas, on te tuait. Si tu jouais, on te tuait avec une corde. » Les cordes étaient également utilisées pour attacher les femmes lorsqu’elles travaillaient dans la forêt, « pour éviter qu’elles ne s’échappent », rapporte Margarita Chuviante, une autre survivante. Huit membres de sa famille trouvèrent la mort dans ce camp. Tous les survivants déclarent que l’État n’était jamais arrivé jusqu’eux. Une entreprise d’exploitation du bois s’installa à Mapotoa en 2001, et à l’ouverture d’une piste au lieu-dit El Tunel, les corps d’une fosse furent simplement rassemblés et jetés dans un ravin. Dans ce même lieu, les Ashaninka qui jouaient au football étaient également assassinés, ces matchs avaient d’ailleurs reçu le nom de « jeux de mort ». Cette situation d’extrême violence perdura jusqu’à 1996-1997 ; les survivants migrèrent alors vers les communautés voisines de Boca Kiatari et Jerusalem. Antenor affirme connaître d’autres lieux d’inhumation, à El Triunfo et Base de Llanco. [Voir http://www.larepublica.pe/06-05-2014/mapotoa-y-yaynapango-escenarios-de-otra-masacre-cometida-por-sendero-luminoso ; voir aussi http://www.larepublica.pe/05-05-2014/lista-de-victimas-registradas-por-la-comunidad-de-mapotoa-que-no-figuran-en-el-registro-unico-de-vic]

Photo 1 : Antenor Chumpate et son fils attendent l’exhumation des restes de leurs proches à Yaynapango (Archives de La República).

La violence de masse chez les Ashaninka du Pérou

Depuis 2008, j’effectue une étude sur la violence chez les Ashaninka du Pérou, qui ont été décimés pendant la guerre interne péruvienne (Voir Villasante 2012, http://idehpucp.pucp.edu.pe/wp-content/uploads/2012/09/Dossier.pdf]. Les enquêtes de terrain sont réalisées avec le soutien de la dirigeante ashaninka Luzmila Chiricente, sans qui il serait impossible de contacter les rescapés et de réaliser des entretiens. La publication d’un livre est prévue à Lima en septembre 2015. Je voudrais en présenter ici un résumé pour mieux faire connaître en France la tragédie des Ashaninka.

Photo 2 : Luzmila Chiricente (assise à droite), en famille, dans sa communauté de Cushiviani (M. Villasante©, juillet 2011)

Entre 1985 et 1995, environ 6 000 personnes, sur un total estimé à l’époque de 55 000 Ashaninka, ont été tuées dans les camps senderistes où les chefs (mandos) étaient en général des Andins quechua, mais aussi des Ashaninka ralliés. Le représentant de l’ONU, Francis Deng, qui a visité les lieux en 1995, a relevé à juste titre la distinction entre les « Ashaninka ronderos » (miliciens résistants encadrés par l’armée), et les « Ashaninka senderos » (Deng, Human Rights, mass exoduses and displaced persons, janvier 1996, Document GE.96-10224 E). Le peuple ashaninka s’est en effet divisé et s’est affronté pendant une dizaine d’années, les séquelles de l’affrontement sont encore visibles. Une véritable guerre civile s’est développée au cours de cette période, semblable à celle qui a dévasté les zones andines d’Ayacucho, d’Apurímac, de Huancavelica et de Junín. Pourtant, le terme de « guerre civile » n’a pas été employé par la Commission de vérité qui a effectué son rapport entre 2001 et 2003 ; elle préfère l’uilisation des termes du droit humanitaire international : « guerre interne » et « conflit armé interne ».

Cette réalité tragique des camps de la mort en Amérique latine