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>>Un hommage à Françoise Héritier, par Salvatore D’Onofrio


Palerme, juillet 2018

Hommage à Françoise Héritier

Salvatore D’Onofrio,
Université de Palerme, correspondant du L.A.S.

Je commencerai par un premier souvenir personnel. J’ai connu Françoise Héritier en 1984, à l’occasion du colloque « Amore e culture » que l’Université de Palerme m’avait chargé d’organiser. Lors de son intervention, j’avais été frappé non seulement par la nouveauté de sa démarche anthropologique, mais encore par une sorte de détail vestimentaire : la petite montre qu’elle portait suspendue au cou et qu’elle consultait souvent. Cela paraissait témoigner d’une volonté de mesure du temps, et d’une manière plus générale d’un sens de la mesure qui a été, je crois, une des caractéristiques les plus marquantes du « style » de Françoise : style oratoire, d’écriture et style de vie. Mais cette montre suspendue au cou me renvoyait également à cet instant à mon enfance paysanne et à ce grand-père paternel qui gardait ostensiblement sa montre à gousset attachée à une chaîne, dans une petite poche du gilet ou des pantalons.

Cette différenciation de genre – très répandue en Europe – m’est revenue souvent à l’esprit, en forgeant en moi la conviction qu’une des sources majeures de la sensibilité anthropologique de Françoise n’est pas à rechercher seulement chez les Samo du Burkina Faso – qui lui ont permis de réaliser la « transmutation psychologique » par laquelle tout anthropologue est obligé de passer – mais aussi au plus profond de son enfance campagnarde. Comme elle l’a raconté elle-même dans plusieurs entretiens, c’est en participant aux travaux des paysans ou en écoutant les reconstructions généalogiques de ses grand-mères qu’elle s’est prédisposée au métier d’ethnologue.

Le second souvenir concerne ce 15 novembre 2017 où Brigitte Derlon, la directrice du Laboratoire d’anthropologie sociale annonçait par mail la disparition de Françoise, alors que je m’apprêtais, comme tous les ans et comme de nombreux collègues et amis, à l’appeler pour lui souhaiter son anniversaire.

La mort de Françoise le jour même de son anniversaire n’avait au fond rien d’anodin. C’est comme si elle avait voulu convertir par un clin d’œil le temps linéaire qui nous conduit tous vers la mort inexorable, en un temps circulaire nous permettant de glisser dans le monde de ceux qui, par-delà leurs œuvres et notre mémoire, n’appartiennent plus à la seule communauté des vivants.

Concernant l’œuvre de Françoise et pour rester cohérent avec les souvenirs personnels, je voudrais dire quelques mots sur les notions de structure et « valence différentielles des sexes ».

Pour parler du structuralisme de Françoise Héritier, deux de ses textes valent en particulier d’être retenus et analysés. Le premier résulte d’une conférence prononcée en 1998 à l’Académie Nationale des Sciences de Buenos Aires, et qui portait sur L’Anthropologie symbolique du corps : pour un autre structuralisme (sous-titre on ne peut plus explicite) ; le second est un article publié en l’an 2000 dans la revue L’Homme dans lequel elle qualifie le structuralisme lévi-straussien de" Citadelle imprenable".

Paris, Maison de l’Amérique latine, octobre 2004 ©Marion Kalter

Or, en dépit des apparences, les deux propos sont loin d’être contradictoires, car il est possible d’affirmer que Françoise Héritier a renouvelé le structuralisme, tout en préservant les acquis obtenus par cette méthode avec Lévi-Strauss.

Allons au cœur de la question. Un des aspects qui caractérise plus particulièrement le structuralisme de Françoise Héritier est l’idée selon laquelle : « La structure est dans les choses ». C’est grâce à cette idée que l’on a appris à fouiller non seulement l’intelligible – privilégié par Lévi-Strauss – mais aussi le sensible, notamment le corps et les fluides. Nous avons ainsi l’occasion de mettre l’accent sur le développement ordonné de la démarche anthropologique de Françoise, une démarche qui commence sur le terrain des Samo du Burkina Faso, où elle s’était retrouvée par une série de circonstances fortuites. Vous me permettrez de citer les mots avec lesquelles Françoise elle-même trace cet itinéraire :
« Si je devais résumer ma problématique intellectuelle, je dirais qu’en partant de la parenté et de l’alliance, j’ai été amenée, presque par la force des choses et en suivant une progression totalement logique, à m’intéresser à l’anthropologie symbolique du corps, thème qui a été la base de mon enseignement pendant les dix-sept ans que j’ai passés au Collège de France. Dans la ligne directe de cette double problématique, parenté et anthropologie symbolique du corps, je me suis intéressée à l’inceste, et notamment à l’inceste du deuxième type, à la valence différentielle des sexes et donc au rapport masculin-féminin et, de là, à la violence » ( Une pensée en mouvement , Odile Jacob, Paris 2009, pp. 57-58).

C’est sur ce caractère systématique et structuré des choses que se greffent quelques-unes des idées fortes de Françoise Héritier. Pensons à ce qu’elle appelle la « chaîne de concepts associés ». Elle postulait par exemple que la notion de fécondité entraîne nécessairement, dans une même constellation, d’autres notions comme la féminité, la gestation ou l’allaitement, et non pas le troc ou la guerre. Voilà donc qu’apparaît pour elle un nouvel objet anthropologique : un parcours reliant les mêmes concepts dans des sociétés humaines différentes. Á ces chaînes de concepts associés viennent se lier des croyances et des pratiques rituelles qui présentent souvent des analogies. D’où une manière nouvelle de concevoir les invariants par rapport à Lévi-Strauss. A l’instar de son maître, Françoise Héritier part de l’idée que les « armatures de la pensée » sont constituées de systèmes d’opposition binaires : haut/bas, monde chthonien/monde céleste, nature/culture, par exemple.

Cela ne l’empêche pas de faire néanmoins deux remarques :
1. D’abord, que les oppositions binaires ne découlent pas du fonctionnement cérébral, mais qu’elles sont inférées par la nature même des choses observables. Il s’agit donc – comme l’a bien saisi Marc Augé – d’une approche de type matérialiste, car la structure est déjà dans les choses.

2. Ensuite, que Lévi-Strauss n’a pas tenu compte du lieu d’origine des catégories binaires de pensée propres à l’espèce humaine. Ce lieu devient pour Françoise Héritier l’opposition fondamentale entre l’identique et le différent, opposition qui relève au bout du compte de l’opposition primordiale masculin/féminin.

Je voudrais aborder brièvement un dernier point, dont nous avons eu plusieurs fois l’occasion de nous entretenir avec Françoise. Les « chaînes de concepts associés », aussi bien que les « butoirs de la pensée », constituent des outils importants de la discipline que l’ethnologue n’aurait pas pu élaborer sans les ressources de la linguistique structurale de Ferdinand de Saussure si magnifiquement mises en lumière par Lévi-Strauss. En effet, les concepts de Françoise Héritier forment des unités minimales qui résultent d’un travail de décomposition, exactement comme les mythèmes que Lévi-Strauss a calqués sur les phonèmes isolés par Nicolaï Troubetskoï. Lévi-Strauss en était parfaitement conscient, mais Françoise Héritier a su bénéficier de quelque chose que la discipline avait désormais bien acquise, et qu’elle a eu la capacité de brasser plus large que son maître.

Au renouvellement de la méthode structurale dont nous sommes redevables à Françoise Héritier, on associera bien sûr cette notion de « valence différentielle des sexes » qui a retenu davantage l’attention publique et médiatique, et dont on discerne aisément qu’elle infère une véritable dimension éthique.

Disons au préalable qu’il ne faut surtout pas associer la « valence différentielle des sexes » à une anthropologie des sexes, car Françoise Héritier n’a jamais cessé de récuser la facilité d’une parcellisation de la discipline en divers domaines autonomes (anthropologie religieuse, politique, économique…). Il est vrai que Françoise a toujours abordé les questions relevant de la « valence différentielle des sexes » sous l’impulsion des sujets de société et des instances institutionnelles auxquelles elle avait été amenée à participer : du « Haut-Conseil de la population et de la famille » au « Comité d’éthique » du CNRS. Le caractère très concret des questions abordées – de la gestation pour autrui au mariage homosexuel – n’a pourtant pas empêché qu’une réflexion théorique importante s’élabore autour de cette « valence différentielle des sexes ». Car, greffée sur ce que l’homme a de plus proche, son corps, l’observation de la différence sexuée est à l’origine de toute pensée. Françoise Héritier elle-même considérait qu’il fallait ajouter la « valence différentielle des sexes » aux trois piliers du tripode social élaboré par Lévi-Strauss : 1. l’instauration d’une forme reconnue d’union sexuelle, 2. la répartition sexuelle des tâches, 3. la règle de la prohibition de l’inceste avec l’obligation exogamique qui lui est inhérente.

La question est bien là. Car tout en reconnaissant que ce quatrième pilier n’est pas perçu comme un fait de nature, mais bien comme un artefact, on se doit de constater que même les groupes ethniques où les « matrones » détiennent de grands pouvoirs (comme c’est le cas des Iroquois) ne vont pas jusqu’au bout de cette logique de domination. Lorsqu’elle s’interroge sur l’origine de la présence universelle de cette « valence différentielle des sexes », qui placerait systématiquement l’homme dans une position dominante, Françoise Héritier en arrive à cette conclusion qu’il convient de citer : « qu’il s’agit moins d’un handicap du côté féminin (fragilité, moindre poids, moindre taille, handicap des grossesses et de l’allaitement) que de l’expression d’une volonté de contrôle de la reproduction de la part de ceux qui ne disposent pas de ce pouvoir si particulier » (Une pensée en mouvement, p. 94). Si le poids accordé aux représentations de tout ce qui relève de la procréation est important, il ne suffit pas vraiment à expliquer les raisons de la domination masculine, y compris dans l’élaboration des dispositifs permettant aux hommes de s’approprier, du point de vue symbolique, des pouvoirs « physiologiques » des femmes.

La question est sensible dans la mesure où, puisque la diversité sexuelle reste une donnée que l’on ne peut ni dépasser ni nier (y compris dans les nouvelles formes de procréation), certains seraient tentés d’en conclure à l’impossibilité de modifier la qualité des rapports hommes-femmes. Mais si nous entendons, comme le disait sagement Françoise, « donner un sens à la réalité observée », il nous faudra admettre, tout à la fois que les femmes exercent des formes de domination sur d’autres plans que ceux privilégiés par les hommes, et que seule la conscience aigüe de cette « valence différentielle » soit capable de conduire les femmes et les hommes, séparément ou ensemble, à revoir au moins la répartition sexuelle des tâches.

Quoi qu’il en soit, la rigueur scientifique mise en œuvre dans l’étude des formes de domination masculine n’a pas empêché Françoise – au contraire, cela en a été la conditio sine qua non – de se battre tout au long de sa vie, et avec toute la force de son intelligence, pour affirmer les droits des femmes et leur volonté de se débarrasser de ces formes de domination masculine – ce à quoi les hommes ne peuvent désormais plus ne pas être sensibles. Voilà assurément la raison la plus immédiate qui a amené la « valence différentielle des sexes » – un principe éthique incontournable – à devenir un outil indispensable aux combats féministes.

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