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>>Mario Gurfein, Comme dans les villes. Installation à la Maison de l’Amérique latine

Paris, septembre 2014



Comme dans les villes
Installation
du 23 septembre au 28 octobre 2013
du lundi au vendredi, de 14h à 18h
accès par le 1 rue St Dominique, Paris 7e
Entrée libre

« Les maisons de Gurfein, et leur environnement abandonné, me semblent être ce lieu : où la puissance du lent dévoilement à quoi tout artiste se donne s’accorde à l’innocence de nos violences, les cachant toutefois sous un théâtre silencieux. »
Extrait de Dans l’infini de la maison, Edouard Glissant




Mario Gurfein cartonero
par Alicia Dujovne Ortiz

On la voyait venir. Cette Ville-Monde luxueuse et cabossée, issue d’une poubelle gigantesque- une poubelle mondiale-, n’était pas une inconnue. On pouvait déjà la flairer dans l’œuvre de Mario Gurfein alors qu’elle n’avait pas encore quitté la surface du tableau. Les murailles angoissantes, en apparence infranchissables mais qu’on devine bien moins solides qu’elles n’en ont l’air, les bicoques fragiles, isolées dans la plaine, bref tout ce qui constitue cette galaxie picturale étrange et inclassable portait la Ville en elle comme en germe.

C’est que cette œuvre a toujours parlé de pauvreté. Parfois, il est vrai, l’univers inexplicable qu’elle nous révèle, éclairé par une lumière dont on ignore la source- un univers immobile où ni le vent souffle, ni le temps s’écoule, et qui retient sa respiration comme de peur de s’envoler-, peut donner une illusion de richesse. Il suffit pourtant de s’y approcher pour déjouer le piège : une somptuosité théâtrale, une mise en scène tout à la fois chatoyante et précaire où on sent que l’artiste, minutieusement, avec tendresse et ironie, a recollé des bribes d’on ne sait quelle hécatombe ancienne.

Eh bien ! Dans la Ville-Monde enfin sortie de sa toile, les fragments ont été effectivement recollés de la manière la plus franche, et la plus visible. On n’est plus dans le mystère, on est dans une réalité bâtie avec des bouts de carton aux nuances délicates : celle d’un lieu dérisoire, instable et aléatoire, où les hommes vivent. Un lieu fait de débris, de rebus, de restes, mais tellement captivant ! La ville n’attire-t-elle pas comme un aimant la plupart des humains - et même des animaux qui y trouvent leur nourriture ? Et ces populations qui abandonnent leurs champs, leurs forêts, leurs montagnes, forcées par la nécessité ou aveuglées par le mirage, ne tombent-elles pas dans ce même piège que Mario Gurfein a recréé avec des matériaux si frêles ?

En grande partie le sentiment de réalité dans cette Ville pourtant féerique tient à la lumière, qui à présent ne provient plus d’une source cachée mais partage tout bonnement la nôtre, celle qui nous éclaire dans notre monde « réel ». En dehors du tableau, ces bâtisses véritablement modestes ou faussement monumentales baignent dans la même atmosphère que nous, et sont illuminées comme nous le sommes, ni plus, ni moins. Un exercice d’humilité qui touche une fois de plus à ce qu’on vient d’avancer sur le message - après tout pourquoi ne pas employer le mot - de Mario Gurfein : la pauvreté, encore et toujours.

Auparavant, des personnages à l’aspect humain - mais le peintre lui-même affirme que chacune de ses constructions est un vrai personnage, voire un autoportrait - avaient déjà fui le cadre de ses peintures pour occuper l’espace. C’étaient des hommes aux têtes masquées par des bandages, recouverts de haut en bas par des haillons curieusement bariolés - quoique rien de surprenant à cela chez un artiste pour qui les gris sont autant de couleurs - comme s’ils rentraient de la guerre avec d’atroces blessures qu’ils devaient occulter à la vue des autres. Bref, des pauvres, des misérables - ces miteux dont l’image millénaire hante les esprits. Un peu trop grands, peut-être, pour les dimensions de cette Ville rose et bleue qui dresse avec orgueil ses tours éphémères. Mais à bien y réfléchir, on saisit la cohérence, le lien secret entre la Ville et ces êtres en loques qui ont l’air d’avoir voulu l’habiter bien avant qu’elle n’existe. A moins que leur souhait ne l’ait créée ? Mario Gurfein est un père attentif, toujours à l’écoute de ses créatures, qui un jour à ma question sur la lumière incertaine de ses tableaux, « quelle heure est-il chez eux ? », m’a répondu « la leur ».

S’agit-il par ailleurs d’un jeu d’enfant, Gulliver marchant au beau milieu d’un Monde de nains ?

« Il y a un peu de ça, c’est vrai - acquiesce Mario. Tout a commencé le jour où mes petits enfants m’ont montré les maisonnettes qu’ils se construisaient avec des caisses en carton. Je me suis prise au jeu, c’est tout. Avec ceci en prime : le fait d’utiliser ce que les gens mettent à la poubelle donne un tout autre sens à ce plaisir naïf ». Et d’ajouter que ses caisses, il les a peintes « comme je le fais dans mes tableaux », et que chacune d’entre elles a été recouverte d’un enduit, puis endurcie grâce à un bain de résine polymérique. « Heureusement - me suis-je exclamée - ta Ville est mieux protégée que les vrais bidonvilles, où le carton se désagrège à la moindre pluie ! ».

L’ « autre sens » dont parle Mario Gurfein est ici essentiel. Ce peintre que j’ai déjà qualifié d’inclassable ne fait certes pas de la peinture « sociale ». Bien au contraire, on dirait qu’il s’en tient aux conseils de García Márquez, pour qui l’écrivain doit d’abord bien écrire- ou le peintre, bien peindre-, car l’excellence dans l’art est un acte révolutionnaire. Pas de sujet social au premier degré, donc, mais un respect profond pour ces cartoneros qui après la crise de 2001 en Argentine ont envahi les rues - et qui menacent de les envahir encore, autant là-bas qu’ailleurs. Des cartoneros qui ont commencé par fouiller dans les poubelles ne cherchant qu’à manger, jusqu’au jour où ils ont compris que leur salut, c’était le carton.

Il y a plus. L’ampleur que prend le « cartonerisme » comme solution universelle de survie n’a pas manqué de susciter des théories, économiques, écologiques, bien sûr, mais aussi psychologiques, et qui frôlent la poésie. Un expert argentin en « ordurologie », à supposer que la spécialité existe - et au rythme où nous allons, elle ne tardera sans doute pas à se développer - m’a dit textuellement : « les ordures ont une charge libidinale. Quant tu achètes un objet tu y déposes une charge de désir. Quant tu le jettes aux ordures, quelque chose de toi, de ton désir, s’en va avec lui ».

Mario Gurfein s’est emparé du désir des autres, de tous ceux qui se débarrassent de leurs cartons d’emballage après avoir aimé leur contenu. Sa Ville-Monde ne se limite pas à transformer en matière utile et même noble une matière méprisée, mais porte en elle la « charge libidinale » de notre société de rejet, de refus, d’élimination. Une société aux envies éjectables que l’artiste rachète, comme si la poubelle d’aujourd’hui était une caverne d’Ali Baba aux trésors égarés - lui qui a toujours avoué combien ce conte merveilleux avait influencé son travail d’artiste. La renaissance des désirs perdus, voilà ce que le peintre nous offre « en prime », un peu triste, sans doute, un peu déçu, mais n’abandonnant jamais sa volonté de refaire, de rebâtir, de redonner du sens. C’est ainsi que le sage surmonte son désespoir.
Alicia Dujovne Ortiz


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