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>>De don Quichotte à Lévi-Strauss : et si c’était l’Amérique ?, par Dominique Fournier

Paris, août 2009

On pourrait s‘étonner qu’un Français, Nîmois de surcroît, se soit lancé dans la réécriture scrupuleuse de Don Quichotte. Car, enfin, que sait-on chez nous du fameux Alonso Quijano ? Bien peu de choses en vérité, et notre science se limite le plus souvent à gloser sur l’enthousiasme du pourfendeur de moulins et à plaindre l’amoureux transis de l’improbable Dulcinée. Au fond, c’est peut-être l’une des raisons majeures qui ont poussé l’inénarrable Pierre Ménard à se lancer dans la copie servile : il y trouvait non seulement une manière de prouver son existence en devenant l’autre, mais il traçait en plus son chemin vers la compréhension d’une œuvre habituellement rétive à la curiosité hexagonale.
Alors, puisque don Quichotte évoque si peu de choses au public français, pourquoi tenter ici ce rapprochement avec l’œuvre de Lévi-Strauss ? Borges qui, comme l’anthropologue français, se reconnaissait une éducation littéraire cervantine, n’aurait évidemment pas apprécié qu’on pratiquât la moindre tentative d’analyse structurale de ce monument littéraire. Mentionna-t-il d’ailleurs jamais le nom de Lévi-Strauss dans ses écrits ? Il plaçait la lecture au-dessus de cette critique à prétention scientifique que d’aucuns voulurent systématiser à la suite du travail expérimental effectué avec Jakobson sur les Chats de Baudelaire (1962). D’après lui, le livre prend moins de sens dans sa structure artistique que dans le rapport au lecteur , dans le jugement de ce dernier, son plaisir ressenti en fonction de l’instant et du contexte, dans le goût de chacun… Comme le remarque A. Pauls (2006 : 88), « lire est chez Borges une des opérations mettant le mieux en scène ce vertige qui ne cesse jamais d’agiter sa littérature : la relation entre l’autre et le même, entre la répétition et la différence ». Mais que prétendait au fond don Quichotte en quittant son village sinon se lancer dans une réécriture « en vrai » des romans de chevalerie ; et qu’allait entreprendre Cervantès avec son ultime roman Les Travaux de Persille et Sigismonde, sinon réécrire à sa manière les Ethiopiques d’Héliodore (IIIe siècle) ? Dans le même ordre d’idée, n’est-il pas vrai que, loin de vouloir les déshumaniser par l’analyse, Lévi-Strauss a cherché à s’effacer derrière les mythes qu’il retranscrit pour leur permettre de dialoguer les uns avec les autres tout en leur offrant ainsi une expressivité nouvelle.

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A. Pauls au Salon 2008 évoquant Borges
Il reste que Claude Lévi-Strauss et Didier Eribon ont choisi d’évoquer don Quichotte pour soutenir la longue première partie de leur livre d’entretiens De près et de loin. Or le sous-titre « Lorsque revient don Quichotte » paraît d’autant plus surprenant que l’explication qu’on nous en donne se résume à quelques lignes lâchées en page 134 pour battre en brèche l’idée commune que l’on aime à se faire du redresseur de torts, champion patenté des opprimés. Une noble tâche en vérité, puisqu’elle permet aussitôt à Lévi-Strauss de préciser qu’il préfèrerait que l’on voie en lui un savant convaincu que « Le don-quichottisme, …c’est, pour l’essentiel, un désir obsédant de retrouver le passé derrière le présent ». Bien loin donc de conserver l’image d’un savant intrépide ne dédaignant pas les querelles où il s’élèverait seul contre tous, mais solidement armé de flèches redoutables, nous serions invités à revenir à la représentation d’un maître inspiré par une conception du temps qui remettrait en cause sa renommée de pourfendeur d’histoire. A nous alors de profiter de l’occasion pour rapprocher les divers ouvrages de Cervantès et de Lévi-Strauss en les considérant dans leur globalité, une longue quête plutôt qu’une suite plus ou moins serrée d’événements fortuits qui placeraient trop souvent le héros imaginé ( ?) en décalage avec la réalité têtue du contexte.


Inutile de le nier, nous avons été nombreux à aborder les Mythologiques par l’usage systématique des index élaborés par Lévi-Strauss lui-même. Le moindre ethnologue confronté dans sa recherche à une difficulté explicative sait qu’il va trouver son miel dans les cendres vives de tel ou tel chapitre, et qu’il éprouvera peut-être quelque bonheur à poursuivre sa lecture au-delà de ce qui lui paraît nécessaire. Utilisation des sources, précision de l’analyse, finesse du raisonnement, l’œuvre scientifique émerveille dans l’instant. De la même façon, le lecteur pressé de Cervantès est tout à fait capable de se contenter de l’un ou l’autre des épisodes composant la vaste fresque du premier tome de l’Ingénieux Hidalgo publié en 1605, avec ses