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>>Ivresse et sagesse, par Dominique Fournier

Paris, avril 2015


Ivresse et sagesse


Dominique Fournier (CNRS/MNHN)

En période technocratique, l’ivresse, forcément ludique et conviviale, n’est plus qu’un module programmable dans un « plan loisir ». On voit par là que les progrès du cerveau humain savent prendre en compte les reliquats de notre sauvagerie native. (Georges Picard)



Il a été de bon ton pendant de longues années de prétendre que l’ivrognerie des indiens de l’Amérique (latine) devait tout à la Conquête européenne, et qu’elle était le résultat déplorable d’un traumatisme engendré par cette malencontreuse rencontre entre deux mondes, deux conceptions de l’univers forcément contradictoires. Certains sont allés jusqu’à prétendre que les Américains pré-cortésiens étaient des parangons de sobriété, voire des ennemis convaincus des boissons alcoolisées ou, au moins, de l’excès individuel occasionnel. Nombreux par exemple ont été les chercheurs à reprendre l’affirmation selon laquelle la consommation du pulque au Mexique aurait été interdite à la population nahua, en dehors de quelques fêtes et de groupes de personnes bénéficiant d’exceptions notoires, comme les « vieux » et les femmes enceintes. Ces savants auraient d’abord été bien inspirés de s’interroger sur les raisons de telles exceptions, et de mettre ces dernières en perspective avec, par exemple, les arguments d’ordre nutritionnel dont l’Église espagnole excipait pour justifier la concession des bulles épiscopales autorisant certaines catégories de bons chrétiens à transgresser le jeûne de la Semaine sainte (X. Castro, 2001). Ils auraient surtout dû être attentifs aux textes disponibles car ils auraient constaté que cette prétendue abstinence n’a jamais été prouvée de façon définitive.

Les lignes qui suivent entendent remettre en cause les positions traditionnelles en se fondant, parmi d’autres, sur un commentaire de Fr. D. Duran cité plus loin. Il est simplement curieux que ce document soit le plus souvent omis dans les études publiées sur le thème du boire aux XV et XVIe siècles. Est-ce parce que la plupart des chercheurs concernés ont plutôt choisi de concentrer leur attention sur le rapport conquérants/vaincus, et qu’ils ont parfois négligé de revenir sur la perception que les Européens de l’époque avaient des situations d’ivresse ? Quelle obscure raison les a empêchés de retenir des écrits qui leur auraient permis de déceler que la consommation de boissons alcoolisées constituait un phénomène culturel majeur en Amérique … longtemps avant que les galions espagnols n’atteignent les côtes mexicaines ?

D’une certaine manière, les scientifiques modernes n’ont jamais vraiment questionné la conception récursive du boire que l’on se faisait au XVIe siècle, et que José de Acosta (1952 (1588) : 297) illustrait à merveille en se montrant horrifié par cette maladie des indiens, « la más extendida [...], la más perniciosa […], la más dificil de sanar (…) ». Aux yeux des sages, l’ivrognerie n’était rien d’autre à cette époque qu’une manifestation évidente de la sauvagerie, et ceux qui y succombaient s’excluaient par là-même de toutes les formes avérées de la « civilisation » authentique.

A l’aube de la civilisation, l’épopée mésopotamienne de Gilgamesh (vers 2100 avant notre ère) fut la première sur cette terre à relater par écrit l’émergence de la vie culturelle, et elle fut aussi la première à souligner qu’un risque de déchéance était inhérent à cette création, du fait en particulier de l’usage des boissons alcoolisées. Le mythe conte que c’est une courtisane sacrée qui permit au héros Enkidu de se dépouiller de sa condition de sauvage après qu’elle lui avait fait découvrir sexualité et consommation de boisson fermentée (et accessoirement de pain levé). Désormais l’homme n’allait plus cesser d’osciller entre deux pôles plus ou moins opposés, l’un symbolisé par l’ivresse bienheureuse et éclairante, l’autre par un retour à la bestialité (et l’associabilité) lié à une conception trouble de la normalité. La question était posée une fois pour toutes : l’incertitude propre à cet état de fait tient-elle simplement de la nature humaine ou relève-t-elle plutôt des fondements de la société ?

L’expérience de l’arrivée des Européens en Amérique devait rendre plus dramatiques encore certaines des interrogations métaphysiques qui ont émergé au cours des millénaires sur le rapport de l’homme à la boisson. Tout porte à croire qu’Acosta aurait pu appliquer à la consommation du pulque ses lamentations relatives à la chicha (ibidem : 302) qu’il avait bien connue dans les Andes dès l’année 1569. Le spectacle des excès en tout genre entraîna le jésuite à s’alarmer que la consommation de la boisson « crecio después de la entrada de los españoles, y es prueba de ello que los de la Sierra, porque son más moderados y de temperamento más frío, antes vemos que se han aumentado en su gran muchedumbre. Es vergonzoso para los cristianos que un Inga, rey bárbaro y idólatra, refrenase a sus súbditos en las borracheras, y que los nuestros, que más bien habían de corregir las costumbres, hayan consentido que crezcan tanto. » Vin indien comme objet de culture, ou indien aviné comme sujet de nature (sauvage), au bout du compte, l’ambiguïté de la confrontation culturelle pouvait-elle être posée de manière plus radicale ?

Codex Magliabecchiano

L’ivresse et la loi

On sait que les diverses potentialités de la boisson fermentée locale contraignent les gouvernants à renouveler sans cesse les lois pour en canaliser les effets déstructurants. Mais un problème plus aigu encore n’apparaît-il pas lorsque deux systèmes juridiques et politiques s’affrontent, comme dans le cas d’une colonisation ? Ceux qui se posèrent la question répondirent généralement par l’affirmative, avec les bons abstinents d’un côté et les mauvais corrupteurs de l’autre, sans chercher à savoir si cet antagonisme apparent dissimulait ou non des conceptions distinctes de la civilisation et de la sauvagerie. En fait, qu’ils trouvent là une manière /commde