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>>La violence de masse chez les Ashaninka du Pérou, par Mariella Villasante

Lyon, juin 2014

La violence de masse chez les Ashaninka du Pérou : une histoire tragique de la guerre interne péruvienne passée sous silence. La découverte des lieux d’enterrement dans deux anciens camps senderistes

Mariella Villasante Cervello
Anthropologue, IFEA et IDEHPUCP
[mariellavillasantecervello@gmail.com]

Au début du mois de mai 2014, un reportage sur les Ashaninka de la forêt centrale du Pérou est paru dans le journal indépendant La República. Il raconte la découverte d’un lieu d’inhumation non encore identifié par les autorités qui ont réalisé le Registro nacional de sitios de entierro (Defensoría del Pueblo). Les communautés de Mapotoa et de Yaynapango, situées sur la rive droite du fleuve Ene (District de Río Tambo, Satipo, Junín), ont reçu des représentants du ministère public (Equipo forense especializado, EFE), et du journaliste Wilber Huacasi. On estime qu’une centaine de personnes ont été enterrées après avoir été emprisonnées dans ce qu’il faut bien appeler des camps de la mort du Parti communiste du Pérou, Sentier Lumineux (PCP-SL), dans les années 1990.

Selon Antenor Chumpate, un survivant du massacre, les senderistes tuèrent son épouse parce qu’elle était malade, et leur bébé parce que personne n’aurait pu l’alimenter. Deux autres de leurs enfants, de moins d’un an, trouvèrent aussi la mort, l’un de maladie et l’autre égorgé. Le fils d’Antenor, Adolfo, âgé d’une trentaine d’années, raconte qu’il avait sept ans lors de l’arrivée des senderistes et qu’il faisait partie de la « masse », avec d’autres enfants-soldats du camp. Ils travaillaient pour ravitailler les chefs et les « combattants », sans habits, avec peu de nourriture, et la peur au ventre : « Lorsque les enfants ne travaillaient pas, dit-il, ils étaient tués. Si tu mangeais mal, on te tuait. Si tu ne marchais pas, on te tuait. Si tu jouais, on te tuait avec une corde. » Les cordes étaient également utilisées pour attacher les femmes lorsqu’elles travaillaient dans la forêt, « pour éviter qu’elles ne s’échappent », rapporte Margarita Chuviante, une autre survivante. Huit membres de sa famille trouvèrent la mort dans ce camp. Tous les survivants déclarent que l’État n’était jamais arrivé jusqu’eux. Une entreprise d’exploitation du bois s’installa à Mapotoa en 2001, et à l’ouverture d’une piste au lieu-dit El Tunel, les corps d’une fosse furent simplement rassemblés et jetés dans un ravin. Dans ce même lieu, les Ashaninka qui jouaient au football étaient également assassinés, ces matchs avaient d’ailleurs reçu le nom de « jeux de mort ». Cette situation d’extrême violence perdura jusqu’à 1996-1997 ; les survivants migrèrent alors vers les communautés voisines de Boca Kiatari et Jerusalem. Antenor affirme connaître d’autres lieux d’inhumation, à El Triunfo et Base de Llanco. [Voir http://www.larepublica.pe/06-05-2014/mapotoa-y-yaynapango-escenarios-de-otra-masacre-cometida-por-sendero-luminoso ; voir aussi http://www.larepublica.pe/05-05-2014/lista-de-victimas-registradas-por-la-comunidad-de-mapotoa-que-no-figuran-en-el-registro-unico-de-vic]

Photo 1 : Antenor Chumpate et son fils attendent l’exhumation des restes de leurs proches à Yaynapango (Archives de La República).

La violence de masse chez les Ashaninka du Pérou

Depuis 2008, j’effectue une étude sur la violence chez les Ashaninka du Pérou, qui ont été décimés pendant la guerre interne péruvienne (Voir Villasante 2012, http://idehpucp.pucp.edu.pe/wp-content/uploads/2012/09/Dossier.pdf]. Les enquêtes de terrain sont réalisées avec le soutien de la dirigeante ashaninka Luzmila Chiricente, sans qui il serait impossible de contacter les rescapés et de réaliser des entretiens. La publication d’un livre est prévue à Lima en septembre 2015. Je voudrais en présenter ici un résumé pour mieux faire connaître en France la tragédie des Ashaninka.

Photo 2 : Luzmila Chiricente (assise à droite), en famille, dans sa communauté de Cushiviani (M. Villasante©, juillet 2011)

Entre 1985 et 1995, environ 6 000 personnes, sur un total estimé à l’époque de 55 000 Ashaninka, ont été tuées dans les camps senderistes où les chefs (mandos) étaient en général des Andins quechua, mais aussi des Ashaninka ralliés. Le représentant de l’ONU, Francis Deng, qui a visité les lieux en 1995, a relevé à juste titre la distinction entre les « Ashaninka ronderos » (miliciens résistants encadrés par l’armée), et les « Ashaninka senderos » (Deng, Human Rights, mass exoduses and displaced persons, janvier 1996, Document GE.96-10224 E). Le peuple ashaninka s’est en effet divisé et s’est affronté pendant une dizaine d’années, les séquelles de l’affrontement sont encore visibles. Une véritable guerre civile s’est développée au cours de cette période, semblable à celle qui a dévasté les zones andines d’Ayacucho, d’Apurímac, de Huancavelica et de Junín. Pourtant, le terme de « guerre civile » n’a pas été employé par la Commission de vérité qui a effectué son rapport entre 2001 et 2003 ; elle préfère l’uilisation des termes du droit humanitaire international : « guerre interne » et « conflit armé interne ».

Cette réalité tragique des camps de la mort en Amérique latine, fait inédit dans le continent, est encore passée sous silence au Pérou, et peu sont ceux qui veulent savoir ce qui s’est passé, et encore moins agir pour pallier la souffrance et les séquelles de la guerre chez les Ashaninka. Ces derniers restent abandonnés par l’État, comme jadis, et ni les universitaires ni les opinions publiques ne veulent entendre parler d’eux.

Au cours de mes enquêtes de terrain, de nombreux Ashaninka m’ont signalé l’existence de fosses communes dans la région du fleuve Ene, d’accès très difficile, où les subversifs s’étaient installés pendant les dernières années de la guerre. Néanmoins, toutes mes tentatives pour que les autorités agissent et effectuent des enquêtes in situ ont échoué. Dans ce contexte, la visite récente du ministère public et de l’équipe d’anthropologie légale dans des lieux d’inhumation dans la zone du fleuve Ene, où 102 victimes ont été recensées, constitue un pas important. Elle donne l’occasion de revenir sur les faits les plus tragiques de cette guerre et sur la situation des Ashaninka, le groupe amazonien démographiquement le plus important du pays. L’événement est d’autant plus important que la zone n’est pas pacifiée, des groupes isolés du PCP-SL continuant à agir dans la région des fleuves Apurímac, Ene et Mantaro (VRAEM), qui est devenue une zone importante du trafic de drogue dans le pays. Depuis 2008 une cinquantaine de militaires ont trouvé la mort dans des affrontements contre cette faction « narco-terroriste » du PCP-SL.
[J’ai abordé ces questions dans mes chroniques politiques depuis 2012. Voir en particulier http://www.ameriquelatine.msh-paris.fr/spip.php ?page=imprimer&id_article=755 http://www.ameriquelatine.msh-paris.fr/spip.php ?page=imprimer&id_article=774 voir aussi http://www.ameriquelatine.msh-paris.fr/spip.php ?page=imprimer&id_article=755 http://www.ameriquelatine.msh-paris.fr/spip.php ?page=imprimer&id_article=757. Et : Rejet massif du projet minier Conga et libération de onze enfants-soldats d’un camp terroriste de Sentier Lumineux http://www.ameriquelatine.msh-paris.fr/spip.php ?page=imprimer&id_article=749]

Quelques données sur la guerre péruvienne, 1980-2000

Le Pérou a connu une longue période de vingt ans de guerre interne qui a coûté la mort de quelque 70 000 personnes, auxquelles s’ajoutent un nombre indéterminé de disparus et de morts encore non identifiés, victimes des massacres et d’assassinats commis par les forces de l’ordre (44,5%) et par les groupes subversifs, notamment le Parti communiste du Pérou-Sentier lumineux (PCP-SL) (54%) (Rapport final de la Commission de la vérité et la réconciliation, CVR, 2003).

La violence collective fut déclenchée par le Sentier Lumineux en 1980, à la suite de 12 ans de dictature militaire, et alors qu’un régime démocratique venait de s’installer à Lima (avec l’élection de Belaunde Terry, homme politique de droite, qui avait été démis de ses fonctions par le général Velasco en 1968). Face à la violence du PCP-SL qui lançait son projet de prise de « pouvoir révolutionnaire », la réponse de l’État péruvien fut militaire et répressive pendant de longues années. En effet, au lieu de s’opposer à la subversion dans le cadre prévu par la constitution et avec l’aide des autorités civiles, le gouvernement de Belaunde décida de faire appel aux forces armées pour apporter une « réponse militaire » à une situation de conflit qui échappait complètement à son contrôle. Pendant près de vingt ans, plus de la moitié du territoire national resta effectivement administré par les militaires, en dehors de tout cadre constitutionnel, et cela alors même que l’on conservait artificiellement une façade de « vie démocratique » avec l’organisation d’élections présidentielles, parlementaires et municipales. Dans les territoires soumis à l’état d’urgence, les Andes du centre et du sud en particulier, les entrées et les sorties des personnes étaient contrôlées soit par les militaires, soit par les subversifs qui avaient réussi à mettre la main sur plusieurs régions d’accès difficile dans les montagnes et en Amazonie. L’ensemble du territoire national fut placé en état d’urgence, sous commandement militaire, en six occasions. Les populations civiles se trouvèrent ainsi entre les feux de l’armée et des subversifs. Elles furent victimes, en toute impunité, d’atteintes à leurs droits civiques, de tortures, de massacres, tant de la part des forces armées que du Sentier lumineux et, en moindre mesure, du Mouvement révolutionnaire Túpac Amaru (MRTA).

La grande majorité des victimes de la répression étatique et du Sentier lumineux (75%) habitaient les régions rurales de la montagne centrale du pays (départements d’Ayacucho, de Junín, de Huánuco, de Huancavelica, d’Apurímac et San Martín). La guerre concerna pour l’essentiel les populations rurales et d’origine indienne du pays : 75% des victimes parlaient quechua ou une autre langue amazonienne, alors que ces populations ne représentent que 16% de la population totale (22 639 449 habitants selon le recensement de 1993, 25 152 265 selon le recensement de 2005) (CVR, 2003).

Photo 3 : Miliciens (ronderos) Ashaninka de la communauté de Cutivireni (Alejandro Balaguer©)

Les Ashaninka et leurs parents Nomatsiguenga

Le peuple ashaninka, de langue arawak, ainsi que les Nomatsiguenga de la région de Pangoa, peu nombreux, occupent un large territoire de la forêt centrale. Compte tenu de leur proximité avec la cordillère centrale, ils se trouvèrent parmi les premiers peuples amazoniens à être « contactés » en vue de leur christianisation et de leur soumission à la couronne espagnole dès le XVIIe siècle. Aucun contrôle ne fut pourtant effectif jusqu’au début du XXe siècle. Comme tant d’autres peuples ou groupes ethniques amazoniens, ils choisirent la stratégie de la fuite pour échapper aux nouveaux maîtres de leurs territoires, toujours plus loin de leurs régions habituelles, dans des zones difficiles d’accès. Il leur fut néanmoins impossible d’échapper aux véritables chasses à l’homme [correrias] organisées par des patrons métis ou européens qui avaient besoin de main d’œuvre servile (c’est-à-dire soumise entièrement à la volonté des maîtres, sans aucun contrôle sur leur propre vie et sur leurs propres descendants, une situation d’extrême dépendance distincte de l’esclavage interne chez les groupes ethniques amazoniens), pour exploiter le caoutchouc, matière première indispensable au développement de l’industrie automobile dans les pays du Nord.

Des populations indiennes entières de l’Amazonie furent décimées et soumises à l’esclavage pendant une quarantaine d’années, entre 1880 et 1920, jusqu’à ce que le prix du caoutchouc amazonien s’effondre face à la concurrence asiatique. L’ampleur de la tragédie, le caractère systématique et la régularité des correrias, effectuées avec la complicité des États sud-américains, des entreprises et des entrepreneurs européens, des groupes de pouvoir régionaux, et des natifs eux-mêmes, nous permet de parler ici d’une seconde violence de masse des populations indiennes, après celui de la conquête coloniale espagnole et portugaise entre les XVI et le XIXe siècle. Les Arahuac conservent un souvenir très vivace de la violence de masse pendant la période du caoutchouc, d’autant plus fort que les correrias pour la recherche de main d’œuvre esclave et de femmes-concubines, organisées par les maîtres des grands domaines fonciers de la forêt centrale, se sont poursuivies pendant toute la première partie du XXe siècle, et même au-delà.

Le début des années 1960 constitua une autre période de violence politique, puisqu’un mouvement de « guérilla » qui suivait le modèle cubain fit son apparition au Pérou, se développant en particulier dans la forêt centrale, chez les Ashaninka. La répression gouvernementale se caractérisa par une brutalité extrême, l’armée bombardant des villages entiers habités par les Ashaninka accusés de donner refuge aux subversifs, et les interventions directes de l’armée — dans des attaques d’infanterie soutenues par des hélicoptères —, firent plusieurs dizaines de morts et de disparus. Il s’agit là d’une autre période tragique de l’histoire péruvienne qui reste opaque et honteuse pour les pouvoirs en place. L’historien Peter Klarén (2000, Peru, Society and Nationhood in the Andes) estime que 8 000 indigènes furent tués pendant cette guerre qui ne dit jamais son nom dans les livres d’histoire officielle.

Mais le pire restait à venir pour les Ashaninka dont la population était estimée en 1970 à quelque 30 000-40 000 personnes. Depuis les années 1960, ils habitaient dans quatre grandes régions de la forêt centrale : la région de Satipo (fleuves Perené et Río Negro), la région du Grand Pajonal dans le bassin du fleuve Oventeni, le bassin du fleuve Tambo et le bassin du fleuve Ene. Des groupes plus restreints s’étaient installés dans les vallées voisines (dans les départements de Cuzco, d’Apurímac et de l’Ucayali). Les Ashaninka et leurs parents Nomatsigenga de Satipo éprouvaient beaucoup de difficultés à réorganiser leur vie sociale car leurs territoires étaient systématiquement envahis, avec l’aide du gouvernement, par des « colons » venus des Andes qui affirmaient que la forêt était « vide » d’habitants et ne reconnaissaient aucun droit aux peuples amazoniens. Les trois autres régions étant d’accès difficile (aucune route ne les relie à la côte et à la montagne), la reconstruction des structures sociales, culturelles et politiques des groupes locaux connut moins d’obstacles. Après 1950 cependant, tous participaient, de près ou de loin, à l’économie locale de marché par la vente de produits agricoles et les migrations de travail pour l’exploitation du bois, ou le travail dans les haciendas locales (Villasante, 1983). Leur mode de vie était en partie traditionnel (chasse, pêche, culture du manioc et d’autres produits tropicaux), et en partie moderne (vente de produits agricoles, location de main-d’œuvre dans les exploitations forestières des fleuves Ucayali et Urubamba), travaux agricoles dans les haciendas proches. Au début des années 1980, alors qu’elles se retrouvaient toujours plus dépendantes des produits du marché (Villasante 1983), les communautés indigènes (comunidades nativas) continuaient à vivre éloignées de l’administration étatique, avec peu d’écoles, dépourvues de services sanitaires et médicaux, délaissés par la justice de l’État et sans documents d’identité.

La violence politique chez les Ashaninka de l’Amazonie centrale

Au milieu des années 1980, le PCP-Sentier Lumineux se déployait avec succès dans la région d’Ayacucho, mais il avait besoin d’une porte de sortie pour échapper aux attaques des forces armées. Les senderistes décidèrent alors d’utiliser la voie fluviale qui, se prolongeant au-delà du fleuve Apurímac, débouchait sur les fleuves Ene et Tambo, habités par les Ashaninka.

Photo 4 : Femmes réfugiées de Cutivireni (Monica Newton©)

Dès 1985, quelques chefs senderistes se firent reconnaître comme les « nouveaux maîtres de la future république populaire péruvienne » dans certains villages ashaninka. Ce fut en particulier le cas des maîtres d’école et de certaines autorités qui ne demandaient qu’à être convaincus du bien-fondé d’un discours égalitaire épousant leurs propres attentes sur le renversement d’un ordre social injuste imposé par les maîtres du pays. Le chemin était ouvert pour la tragédie à venir. Déjà appliqué à Ayacucho, le modèle communiste de soumission aux chefs, d’enrôlement forcé et de camps de travail et/ou de rééducation, fut instauré chez les Ashaninka et dans une moindre mesure chez les Nomatsiguenga.

Leur population était estimée en 2007 à 88 703 personnes, habitant sur les fleuves Ene, Tambo et Perené. Parmi les groupes apparentés on peut compter les Asheninka du Gran Pajonal (8 774) qui furent épargnés par la guerre du fait de leur éloignement ; et les Nomatsiguenga de Pangoa (8 016), qui ne connurent pas l’emprisonnement dans les camps. On y ajoutera deux groupes en voie de disparition, les Madija, 417 personnes, et les Kakinte, 439 personnes. Cet ensemble arahuac-ashaninka concentre 106 349 personnes, sur un total de 332 975 indiens amazoniens péruviens (INEI 2010).

Les chefs senderistes contrôlèrent l’ensemble des communautés des fleuves Ene et du Haut Tambo entre 1989 et 1995. Si l’enrôlement des adultes pouvait être forcé, il était parfois volontaire : à l’instar des paysans de la sierra andine, les Ashaninka s’étaient laissés convaincre que le « nouvel État révolutionnaire » allait leur apporter tous les biens occidentaux qu’ils désiraient (voitures, nourriture, argent) (Rapport final CVR 2003). Comme elles l’étaient jadis sous l’occupation coloniale, les luttes politiques internes entre les diverses communautés ashaninka furent manipulées au profit du nouveau pouvoir senderiste. Ce dernier prenait des enfants et des jeunes pour alimenter ses rangs, et des jeunes filles qui devaient servir de concubines à ses chefs. Après 1991, les attaques de l’armée, poussèrent les chefs senderistes à déplacer des populations de plusieurs milliers de personnes vers des zones inaccessibles, dans la forêt vierge du bassin du fleuve Ene, dans le lieu-dit Alto Tsikireni. Ils installèrent là des « bases de apoyo », c’est-à-dire des camps de travail forcé et de mort destinés à servir de points de ravitaillement aux colonnes itinérantes et à entraîner les enfants et les jeunes à la guerre. L’existence de ces camps a été identifiée par la CVR comme autant de « cas d’esclavage » dans un cadre qui se rapprocherait de celui d’un génocide ; sans indiquer cependant qu’il s’agissait de camps communistes, connus par ailleurs dans leurs versions soviétique et chinoise. Quant à la catégorisation de « génocide », il semble qu’en réalité les critères indispensables pour ce classement manquent dans le cas des Ashaninka : il n’y eut pas une volonté délibérée et systématique de faire disparaître les Indiens de cette région, mais plutôt une dérive totalitaire et sanguinaire de la part des chefs, andins autant qu’ashaninka.

Les camps du PCP-SL suivaient le modèle maoïste chinois

J’ai avancé l’hypothèse que ces camps senderistes s’inspiraient du modèle chinois, comme toute l’idéologie prônée par leur chef historique Abimael Guzmán. Ce modèle apparut dans les années 1920-1930 avec les « bases paysannes libérées », et il se développa comme méthode totalitaire après le triomphe de la révolution communiste en 1949 avec les camps de rééducation par le travail (laogaidui) qui existent encore de nos jours (H. Wu, Laogai. Le goulag chinois, (1992) 1996) (Villasante 2012).

Photo 5 : Déplacés de Tres Unidos de Matereni, Nomatsiguenga (L. Chiricente© 2001

Les camps senderistes étaient organisés de façon militaire, avec des horaires stricts : les adultes travaillaient aux champs, pratiquaient la chasse et la pêche ; les enfants recevaient une « éducation populaire » et aidaient les adultes ; les vieux fabriquaient des outils domestiques. Ils étaient censés apprendre à vivre « comme dans la future société communiste sans classes ». Les groupes captifs étaient placés sous les ordres de gardes armés, les plus hauts gradés d’origine andine et les autres ashaninka ; ils imposaient leurs règles de vie « révolutionnaire » par la terreur, les menaces et des punitions pouvant aller jusqu’à la mise à mort. Dans ces conditions de vie infrahumaines, les maladies, la famine et la malnutrition tuèrent de nombreuses personnes, notamment les enfants et les vieillards. Les formes de terreur imposées par les senderistes allaient contre tout comportement humain : les marques d’affection étaient interdites, mais aussi les signes de tristesse et toute la panoplie des émotions humaines (Informe final de la CVR 2003, Tomo V : 169 et sqq.).

Les dénominations selon les liens de parenté— couramment utilisées dans la vie quotidienne — étaient également interdites ; il fallait se nommer mutuellement « compañero ». Comme on le sait, il s’agit là d’un processus de dépersonnalisation et de déshumanisation commun aux méthodes totalitaires (Todorov 2010, Le siècle des totalitarismes ; Arendt 1951, Le système totalitaire). Les Ashaninka s’opposaient à ces processus en s’appliquant des modèles que l’on retrouve ailleurs : leur résistance consistait à rire, à pleurer et à hurler mais en cachette, comme en font état divers témoignages consignés dans le Rapport final de la CVR (2003), et ceux que j’ai recueillis depuis 2010.

Durant cette période de guerre civile, les moments les plus terribles furent d’abord les mouvements dits de « repli » au cours desquels tous les prisonniers étaient forcés de se cacher dans la forêt vierge pendant plusieurs jours, sans nourriture, pour échapper aux incursions de l’armée. Mais le pire venait probablement des mauvais traitements et des tortures infligés aux enfants. Comme dans la sierra, après l’instauration de leur contrôle sur les vallées des fleuves Perené, Ene et Haut Tambo, les senderistes commencèrent à recruter de gré ou de force des enfants-soldats destinés à alimenter leurs troupes ; leurs familles étaient menacées de mort si elles n’acceptaient pas de les suivre (CVR, 2003, Tomo V : 166).

Ces enfants-soldats étaient éduqués dans les camps de travail pour devenir les ennemis de leur propre peuple. En effet, pour les senderistes, ces enfants devaient être « les légions de fer » destinées à combattre au sein de leur « machine de guerre ». La préparation militaire commençait à partir de 8 ans et à 12 ans ils devenaient soldats, une « force de base » : la consigne était de les élever sans piété, sans identité familiale, sans marques d’affection, afin qu’ils soient prêts à tuer ou à mourir (IF de la CVR 2003, Tomo V : 166). Devenus des soldats senderistes, sans identité familiale ou ethnique, ces enfants furent utilisés dans des attaques contre les villages, parfois les leurs, où ils tuèrent parfois leurs propres familles.

Deux autres faits doivent encore être mis en lumière : l’utilisation de mines anti-personnelles par les senderistes et par les Forces armées, qui selon divers témoignages n’ont toujours pas été désamorcées, et provoquent encore morts et des blessés ; et l’existence de charniers (fosas comunes) que le Ministère public commence juste à identifier dans la zone du Alto Tsikireni où étaient installés les camps (Villasante 2012).

Les luttes de résistance et les excès de violence

Les luttes de résistance se sont accompagnées de violences dont on parle peu ou pas du tout : comme dans toute autre guerre civile, les Ashaninka se sont entre-tués, les femmes l’attestent en disant « nos hemos matado entre nosotros ». La distinction évoquée par le représentant de l’ONU Francis Deng entre les Ashaninka « ronderos » [milices civiles] et « senderos » fut bel et bien une réalité.

Photo 6 : Francis Deng (second de droite) dans la région de Satipo, 1995. Luzmila Chiricente (première à gauche) (L. Chiricente©, 1995)

La résistance fut possible dans certaines zones, comme le Bas Tambo, où les senderistes ne purent installer leurs camps du fait de la défense acharnée des Ashaninka qui prirent les armes. Le PCP-SL imposa cependant sa domination sur tout le fleuve Ene et dans le Haut Tambo entre 1989 et 1995. Parallèlement, des excès et des abus d’autorité eurent lieu entre les Ashaninka eux-mêmes qui réussirent à s’échapper des camps et cherchèrent refuge dans des communautés « libres », comme celle de Poyeni. C’est là qu’en 1989 s’était constituée l’Armée ashaninka sous la direction d’un dirigeant respecté que j’avais connu au début des années 1980, Emilio Simón Anita, décédé en août 1999. Emilio fut un héros et un tyran à la fois. Emilio accusait les rescapés des camps qui arrivaient à rejoindre Poyeni d’être encore des « terroristes » (kitiocari, rouges), et il les maltraitait en conséquence ; de fait, les crimes commis à Poyeni furent d’une particulière gravité (tortures, viols, assassinats) et comme ils n’ont jamais été dénoncés, ils restent impunis (il n’y a aucune instance judiciaire à proximité, et les gens ont peur des suites au sein de la communauté). Les familles des victimes commencent cependant à parler et il est probable que la justice péruvienne intervienne dans un avenir prochain.

La période de post-guerre et les séquelles de la guerre civile ashaninka : violence et désordre social et politique

La période de post-guerre chez les Ashaninka n’a pas encore fait l’objet d’études approfondies. J’aimerais présenter ici quelques éléments qui devront être mieux décrits et analysés ultérieurement. D’abord les faits positifs. La résistance des Ashaninka face au PCP-Sentier lumineux et face au mouvement révolutionnaire Túpac Amaru (MRTA) a participé d’un renouveau de leurs propres sources identitaires, largement écornées par des siècles d’humiliation. La « honte » de leurs racines indiennes — issue du racisme internalisé — a beaucoup diminué, même si l’on observe que, parallèlement, les jeunes ont tendance à « passer inaperçus » en s’habillant comme tous les autres jeunes des capitales régionales (La Merced et Satipo) et du pays en général. Par ailleurs l’emploi d’un bon castillan s’est répandu parmi les Ashaninka de tout âge. Jadis langue des « wiracochas » — les gens de la côte —, connu et pratiqué seulement par les Ashaninka éduqués et/ou proches des villes, le castillan est devenu une langue parlée par les Ashaninka et par les Indiens amazoniens en général. Ainsi, après l’imposition dont il avait fait l’objet après la période coloniale, le castillan semble être devenu, après la guerre interne, et par choix collectif non imposé par l’État, la langue commune des Péruviens.

Sur un autre registre, les organisations politiques indiennes ont pris plus de confiance en elles-mêmes et dans le bien-fondé de leurs revendications politiques et sociales. Il faut reconnaître néanmoins que les luttes se déploient dans un cadre qui souligne le particularisme indigène, quand la demande politique se situerait dans le cadre d’une égalité citoyenne. Ainsi, la plupart des organisations politiques ont adopté un discours indigéniste ou indianiste, très répandu en Amérique latine depuis les années 1980, qui insiste sur la différence et avance les revendications en termes politiques — une meilleure répartition des richesses du pays, l’accès aux postes de responsabilité, la reconnaissance de leurs droits sur leurs territoires —, à partir d’une vision ethnique ou « raciale » ancestrale qui oppose les « Blancs » gouvernant le Pérou aux Indiens méprisés. Tout se passe comme s’il fallait affirmer d’abord la différence pour revendiquer, ultérieurement, l’égalité sociale (Bourdieu 1998, La domination masculine).

Ce choix différentialiste est par ailleurs repris par les rares universitaires qui travaillent en Amazonie, et qui ont pour la plupart adopté l’indianisme comme perspective de recherche. La « perspective indigène », ainsi que les discours indigènes en général, servent de référence pour tout travail les concernant. Les ethnographies de ce type répètent presque littéralement les discours des indigènes et n’ont d’« anthropologiques » que le nom. Il est bien sûr possible, et souhaitable, d’adopter une perspective distincte sur de telles questions en valorisant l’anthropologie sociale et la recherche d’invariants, et non le différentialisme culturaliste.

Les séquelles de la guerre sont particulièrement tragiques chez les Ashaninka et leurs parents. La situation de désordre social observée au sein des organisations politiques n’est que le reflet d’un désordre qui concerne la société tout entière. La raison principale est, à mon sens, qu’il n’y a pas eu, jusqu’à présent, de réconciliation générale entre les deux camps qui se sont opposés pendant la guerre interne. Des communautés entières et/ou des familles complètes au sein des communautés sont encore classées comme « senderistes » et, de ce fait, méprisées et mal traitées. D’autre part, les violences domestiques, les agressions de femmes par leurs conjoints et des enfants par leurs parents ont considérablement augmenté ; de même des viols sont commis au sein des communautés, avec des Ashaninka comme agresseurs et comme victimes. Autant de crimes qui restent impunis car les règles de justice indigène ne sont presque jamais appliquées ; d’une part parce que les victimes ne portent pas plainte, d’autre part parce que les punitions sont faibles et peuvent être transformées en amendes ; enfin parce que les victimes ne se présentent pas à la justice nationale. Il est en effet difficile de voyager en dehors des communautés, les prix du transport restant cher. Mais au bout du compte, une telle situation reflète chez les indiens un manque de conscience de leurs propres droits civiques susceptibles d’être défendus devant une instance nationale.

On observe également une crise de valeurs importante. Les référents collectifs qui fondaient la cohésion sociale des Ashaninka sont en effet en train de s’affaiblir sous la double emprise des séquelles de la guerre et de l’avancée de l’économie de marché (développement des compagnies pétrolières — comme Total et Shell —, des entreprises d’exploitation de bois, des projets de barrages géants, et des coopératives de paysans andins). Les territoires indiens rétrécissent chaque année davantage. Enfin, la solidarité sociale et la générosité, tant appréciées jadis, sont abandonnées de nos jours au profit de l’individualisme, de l’égoïsme, du manque de souci de l’Autre, et de la méfiance permanente dans les relations sociales. Les références morales sont également en crise et s’expriment par le manque de respect entre générations (les jeunes n’écoutent plus les parents et les aînés), par l’augmentation des vols, des médisances et des jalousies qui empoisonnent la vie collective. Des ressentiments profonds et des désirs de vengeance sont enfin observables entre groupes ou familles qui s’étaient retrouvés dans des camps opposés pendant la guerre. Bourreaux et victimes cohabitent dans certaines communautés (comme ailleurs au Rwanda ou au Cambodge), et ils gardent leurs sentiments, ne les exprimant qu’au cours des beuveries de bière de manioc (masato) qui se terminent parfois en agressions verbales et physiques.

Un avenir meilleur ?

Ce qui frappe le plus dans la situation actuelle est le silence qui entoure la tragédie des Ashaninka, et l’indifférence générale des agents de l’État, des universitaires et de l’opinion publique, pour qui ils représentent les derniers « sauvages » du pays. Dans ce contexte, certaines organisations de base comme la Fédération de femmes ashaninka, nomatsiguenga et kakinte (FREMANK), présidée par la dirigeante nationale Luzmila Chiricente Mahuanca, luttent actuellement pour un avenir meilleur pour leurs enfants, et donnent quelques espoirs aux familles laissées pour compte de la province de Satipo. Il reste que ces organisations sont bien esseulées et qu’elles ne mobilisent guère l’attention de l’État ou des citoyens. Ici comme ailleurs, les consciences peinent à se réveiller…

Photo 7 : mée rvE par leativpux famiGloriabamba, 1995. L. Chiricente (debout) (L. Chiricente©, 1995)

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