Vous êtes ici : Accueil » Brèves

>>Gastronomies et candidatures à l’Unesco

Paris, mars 2008



Que le patrimoine culinaire mondial apparaisse enfin très haut parmi les chefs-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’Humanité, cela va de soi. Chacun devrait s’en réjouir puisque ce serait une manière de rendre hommage à l’esprit d’inventivité qui a animé la moindre des sociétés humaines depuis que l’homme a commencé de prendre conscience qu’il était doté du sens du goût. Face aux limites apparentes de l’éventail des produits proposés par la terre-mère, face à l’exigence de nourriture qui n’a jamais cessé de tarauder l’homme embarqué dans son entreprise de reproduction, n’est-ce pas l’intelligence qui a été sollicitée en tout premier lieu afin de rendre les choses plus agréables, nous faisant glisser de l’ordre du besoin à celui du désir ? Alors oui, la cuisine est en effet d’une immatérialité essentielle.

Mais il est choquant à plus d’un titre que la France s’appuie sur quelques-uns de ses plus grands chefs pour prétendre à son tour mettre en exergue sa propre gastronomie alors que le Mexique avait proposé la sienne aux mêmes instances il n’y a pas si longtemps.

Pour critiquer une telle opération, il suffirait de reprendre toutes les raisons qui valurent à la candidature initiale d’être repoussée en dépit de l’originalité de la demande et la valeur des motifs avancés. De nouveau, on se demanderait s’il y a vraiment urgence à protéger un patrimoine qui n’est sans doute pas vraiment menacé de disparaître ; on soulignerait les relents de patriotisme sottement cocardier que l’Unesco se doit de traiter par le mépris ; on subodorerait une obscure entreprise de marketing économique et politique profitant sans vergogne de l’aura d’une grande institution internationale. Autant d’arguments simples qui éteindraient à eux seuls toute velléité nationale. Mais voilà, la candidature venue de l’hexagone pèche en plus d’un défaut bien plus grave puisqu’elle constituerait sans nul doute une offense faite aux Mexicains, premiers à avoir été déboutés.

Car enfin, si la commission venait à accéder à la demande française (et pourquoi pas sénégalaise, sri-lankaise, ou catalane), que ne dirait-on pas au pays de Quetzalcoatl et du guacamole ? Que l’Amérique latine se retrouve ainsi traitée comme quantité négligeable, que sa présentation avait manqué de sérieux, et qu’elle existe donc cette prétendue hiérarchie culinaire applicable à tous les pays de la terre. Le simple fait de songer à répéter une erreur aussi manifeste alourdit l’atmosphère, et il est significatif que le discours venu d’un grand pays européen suscite désormais beaucoup plus d’émoi que celui, plus discret, qui émanait d’un grand pays américain. Tout se passe comme si la rhétorique actuelle se limitait à cette allégation fort spécieuse : « nous allons vous montrer à quel point nous avons compris, nous autres gens du blé et du vin, ce que sont d’authentiques valeurs patrimoniales et une vraie cuisine ». Nous savons bien qu’il ne sera pas question en cette occurrence d’une céréale aussi essentielle que le maïs (ou si peu…), ni d’autres denrées par trop exotiques, et que le porteur du projet se fera sans doute un devoir, plein d’opportunisme, d’évoquer quelques formes de métissage parfaitement maîtrisé, mais cela suffira-t-il à nous dédouaner de tout soupçon d’arrogance, alourdie de mépris ?

Admettons cependant que l’explication d’un tel acharnement est peut-être des plus élémentaires, car rien ne prouve à ce jour que nos bons esprits solliciteurs se soient jamais inquiétés de s’interroger si quelque autre pays dans le monde avait pu avoir cette idée particulièrement brillante avant eux. Quant à savoir s’il s’agit d’une circonstance atténuante ou pas, c’est une autre affaire…

Dominique Fournier




Extrait du film La Grande bouffe de Marco Ferreri, 1973



Partager :