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>>Pérou : Rejet massif du projet minier Conga (Cajamarca) et libération de onze enfants-soldats d’un camp terroriste du Sentier lumineux



Juillet 2012

REJET MASSIF DU PROJET MINIER CONGA (CAJAMARCA) ET LIBERATION DE ONZE ENFANTS-SOLDATS D’UN CAMP TERRORISTE DE SENTIER LUMINEUX

Mariella Villasante Cervello
[mariellavillasantecervello@gmail.com]

Le conflit social dans la région de Cajamarca, dû au rejet par la population de l’installation du projet minier Conga de l’entreprise Yanacocha, a empiré de manière dramatique au cours des deux derniers mois [voir la Chronique politique du Pérou du mois de mai]. En effet, laissant de côté ses promesses électorales sur la priorité accordée à l’inclusion et à la concertation sociale, le gouvernement d’Ollanta Humala a continué à traiter la contestation populaire comme ses prédécesseurs : en faisant appel à la violence étatique contre les manifestants et en les traitant de vulgaires « insurgés ». On se souvient en effet que les présidents Toledo et García avaient criminalisé les contestations sociales, particulièrement dans les graves conflits miniers des années 2001-2006, en accusant les dirigeants syndicaux de faire « l’apologie de la rébellion » et de « mettre en danger l’ordre public ». En suivant un mode de gestion des conflits devenu ordinaire pendant la période de la guerre interne et des gouvernements précédents, le président Humala et son premier ministre Oscar Valdés ont instauré l’état d’urgence dans la région de Cajamarca dès le mois d’avril, et cette mesure extrême dans une démocratie normale a été utilisée plusieurs fois jusqu’à présent. La situation reste bloquée et l’on attend les résultats de l’intermédiation de deux représentants de l’Église (Mgr Cabrejos et le prêtre Garatea) qui ont proposé leurs bons offices pour rouvrir le dialogue entre les parties.

Cependant, la répression militaire et policière a déjà causé la mort de cinq personnes depuis le mois de mai, et l’un des principaux dirigeants, Marco Arana, a été arrêté de manière arbitraire et roué de coups par la police ; les avocates Amparo Abanto (Coordinadora nacional de derechos humanos), et Genoveva Gómez (Defensoría del Pueblo), ont été molestées par la police. Autant de faits qui ont soulevé l’indignation des habitants de Cajamarca et du reste du pays, soutenus par des organismes nationaux et internationaux de défense des droits de l’homme et de l’environnement. Ainsi, la Cour inter-américaine des droits de l’homme a demandé au gouvernement d’éclaircir le problème de la violence à Cajamarca, et en particulier les morts des 3-4 juillet à Celendín et Bambamarca, et elle a réclamé des sanctions contre les responsables. En outre, lors de la dernière marche de protestation qui a eu lieu le 13 juillet à Lima, les organisateurs ont demandé l’arrêt définitif du projet Conga et le changement de gouvernement

Marche de protestation contre le Projet Conga, Lima le 13 juillet. Servindi, le 14 juillet 2012.

Le vendredi 20 juillet une grande marche de protestation contre le projet Conga a été organisée dans plusieurs villes européennes (Bruxelles, Berlin, Madrid, Londres, Zurich), dont Paris.

Appel à la marche contre le projet Conga en Europe, Servindi, le 30 juillet

La situation de Cajamarca est la plus dramatique dans le contexte actuel marqué par une augmentation considérable des conflits sociaux ; la Defensoría del pueblo a ainsi relevé 245 cas en mai 2012. Une grande majorité de ces conflits (60%) sont liés à des problèmes écologiques, et les départements le plus touchés sont : Ancash (28), Puno (22), Cajamarca (16) et Cusco (15). C’est-à-dire les régions les plus concernées par les exploitations minières.

Ces faits ne sont pas du tout nouveaux au Pérou, dont les riches ressources naturelles ont toujours suscité la convoitise des exploitants, notamment étrangers, dès la mise en place de la colonisation espagnole… Cependant, depuis 2000 et la fin de la guerre interne, on observe plusieurs nouveautés qui ont changé la donne à long terme. Les entreprises étrangères arrivent désormais en plus grand nombre et s’associent à des entrepreneurs locaux (toujours partenaires minoritaires) ; les gouvernements adhèrent massivement à l’idéologie ultra libérale de la croissance sans création d’emplois durables ; ils acceptent les conditions honteuses des compagnies minières en échange de quelques miettes de « bénéfices » pour le pays (une imposition certes, mais réduite) et les populations locales (quelques infrastructures et emplois précaires). Or, si par le passé la situation de tension politique due à la violence de la guerre interne rendait difficile une réponse locale, après 2000 les populations se sont organisées pour s’opposer à l’exploitation indiscriminée de leurs ressources naturelles et elles revendiquent à présent la protection de leur environnement. De plus, l’accès généralisé à l’information permet aux populations locales de bien connaître leur situation et de ne plus se laisser berner par les politiques autoritaires. C’est ce point qui constitue le grand changement, le rejet explicite et fort des populations locales bien informées contre les entreprises qui pillent leurs ressources et polluent leur milieu de vie. Cette situation soulève les mêmes réponses méprisantes et autoritaires du gouvernement et des secteurs les plus conservateurs du pays, largement représentés dans les médias, qui considèrent que le « petit peuple » n’a rien à dire face à la « modernité de la libre entreprise » et que ceux qui s’y opposent sont de « mauvais Péruviens qui refusent le développement ».

La gestion de la contestation sociale contre le projet Conga reste méprisante et particulièrement autoritaire de la part du gouvernement, censé protéger les populations et non leur imposer ses décisions par la force. Au Pérou on a l’impression que le mot « démocratie » rime toujours avec une façade commode dissimulant mal les pratiques autoritaires et quasi dictatoriales qui s’imposent tôt ou tard tous les cinq ans. Ainsi, depuis le début de la crise de Cajamarca, qui a coûté la démission du premier gouvernement en décembre 2011, Humala a agi à la manière des autres présidents péruviens qui avaient une vision à court terme et prétendaient imposer l’installation de projets censés amener le « développement et les bénéfices sociaux » aux populations concernées. Ce faisant, ils stigmatisaient les communautés organisées en les affublant « d’idéologies terroristes » ou en les traitant de « dirigeants communistes », à la manière de la propagande officielle et des secteurs conservateurs. Cependant, Humala et son équipe n’ont pas encore compris qu’ils devaient changer leurs stratégies car les temps ont évolué depuis l’époque où des décisions se prenaient sans tenir compte des positions des populations concernées. Désormais les organisations locales et régionales, représentantes de la nouvelle société civile péruvienne, se défendent des autoritarismes et autres violences étatiques, et elles semblent prêtes à continuer leur combat pacifique malgré la répression musclée. Voilà la nouveauté que refuse de voir et d’accepter le gouvernement actuel. En effet, la Defensoría del pueblo a comptabilisé 14 morts dans le contexte de la répression des conflits sociaux depuis le début du mandat du président Ollanta Humala ; et déjà plus de dix personnes (civils et militaires) ont été tuées dans le cadre de la lutte anti-terroriste. Après seulement une année de mandat de Humala, il semble évident que les changements doivent intervenir rapidement. De fait, l’annonce d’un nouveau gouvernement, le troisième depuis 2011, est attendue lors de la fête nationale du 28 juillet. La libération de onze enfants-soldats dans la région du VRAEM Dans le contexte inquiétant des conflits sociaux actuels, une nouvelle positive et très significative est tombée au début du mois de juillet. Il s’agit de la libération de onze enfants-soldats détenus dans un camp senderiste dans la région de la selva centrale où opèrent les terroristes associés au trafic de drogue, sous la direction des frères Quispe Palomino.

Cette faction senderiste dirigée par les frères Víctor « camarada José », Martín « camarada Gabriel » et Jorge « camarada Raúl », dite Militarizado Partido comunista del Perú, s’oppose à la ligne politique de l’ancien chef du Sendero Luminoso, Abimael Guzmán, et elle a étendu ses opérations dans la région du fleuve Mantaro. C’est la raison pour laquelle les militaires désignent désormais la zone senderiste dans la selva centrale : Vallée des fleuves Apurímac, Ene et Mantaro, VRAEM. Rappelons qu’en avril dernier, le « camarada Gabriel » a dirigé la prise de 36 otages, travailleurs des entreprises Skanska et Construcciones modulares (qui exploitent le gaz du Camisea), dans la localité de Kepashiato (Echarate, La Convención, Cusco). Pour libérer les otages, le gouvernement lança l’Opération Liberté qui a impliqué le déploiement de 1500 soldats, 400 policiers et des attaques aériennes qui ont bombardé « par erreur » des villages habités par des Indiens Matsiguenga, qui ont dû fuir la zone pour sauver leurs vies. Cette opération révéla l’incompétence des militaires à faire face aux groupes senderistes associés aux cartels de la drogue, et elle fut émaillée de bavures, dont la mort de 8 militaires et plusieurs blessés. Cette série d’échecs conduisit à la démission des ministres de la Défense et de l’Intérieur. [Voir la Chronique politique du mois de mai].

Toujours au mois d’avril, le pays découvrit avec horreur l’existence de campements senderistes dans la région du VRAEM, dirigés par les frères Quispe, dans lesquels des enfants dits « pionieritos » étaient endoctrinés dans la violence contre l’État et la société en général. Le Défenseur du peuple, Eduardo Vega, dénonça cette situation lamentable et exigea que le gouvernement intervienne pour mettre un terme à la situation. Le président Humala promit alors de faire le nécessaire pour libérer les enfants des mains des terroristes.

Enfants-soldats dans un campement senderiste, La República du 6 juillet.

Le 5 juillet dernier, dans le cadre de l’Opération Albergue, une quarantaine d’agents de police de la Direction contre le terrorisme et de la Direction anti-drogue trouvèrent un campement senderiste sur la rive gauche du fleuve Mantaro, près de la naissance du fleuve Tincabeni, dans le District de San Martín de Pangoa (Département de Satipo). Onze terroristes furent alors capturés avec le soutien des militaires de l’Unité de commandement de renseignements et des opérations spéciales (CIOC). Des onze terroristes, quatre étaient des hommes, dont le dirigeant Augusto Roca Gómez, « camarada Tío Jorge », responsable du campement senderiste, dit « base de apoyo », et chargé de le déplacer régulièrement pour éviter être découvert. Il contrôlait une puissante radio qui le maintenait en contact avec le chef de la faction senderiste, Víctor Quispe, « camarada José ». Les sept femmes capturées s’occupaient des affaires domestiques et des cultures, et certaines étaient les partenaires des terroristes et les mères de quelques-uns des enfants. Mais le plus important fut la découverte de onze enfants âgés de deux à neuf ans, six garçons et cinq filles, vêtus des uniformes bleus des terroristes de la zone. On trouva également des cahiers avec des consignes terroristes, des fusils en bois et des maquettes d’embuscades, preuves que le camp servait à endoctriner et à entraîner militairement les enfants. Les femmes et les enfants ne voulaient pas partir, ils disaient se trouver chez eux…

Enfants libérés d’un camp senderiste à San Martín de Pangoa. La República du 10 juillet.

Selon les premières déclarations des terroristes capturés, il existerait entre 6 et 8 campements dans la zone et chacun compterait entre 8 et 10 enfants. Le campement libéré servait de refuge à une quarantaine de senderistes. La plupart des enfants sont nés sur place et leurs pères sont des cadres senderistes alors que leurs mères sont des femmes séquestrées au cours des incursions senderistes. Les trois dirigeants du VRAEM (« José », « Gabriel » et « Raúl ») furent des enfants-soldats eux-mêmes, leur père, Martín Quispe Palomino était un dirigeant à Vilcashuamán et avait fait participer son fils « José » au massacre de 69 paysans à Lucanamarca le 3 avril 1983. Les enfants des frères Quispe (cinq garçons âgés de 3 à 11 ans), se trouvaient dans les lieux deux semaines avant l’Opération Albergue (La República du 8 juillet). Tous les senderistes capturés ont été identifiés par le Procureur de Pichari, Alfredo Casavilca Piskulich, et ils ont commencé à être interrogés pour que l’on trouve le reste des senderistes et des campements. Les femmes ont déclaré que les enfants étaient élevés dans une stricte discipline militaire, ils devaient étudier et travailler dans les champs, et étaient punis par des châtiments physiques et des privations de nourriture. Une femme de 36 ans, Haydé Badajoz, déclara avoir été séquestrée lorsqu’elle avait 12 ans. Elle révéla que dans les camps tous étaient menacés de mort s’ils essayaient de s’enfuir, et qu’elle avait dû rester et devenir la concubine d’un terroriste, père de sa fille de 3 ans. Elle précisa également que de nombreux enfants mouraient faute de soins médicaux et de malnutrition (La República du 12 juillet).

Senderistes capturés le 5 juillet. La República du 8 juillet 2012.

Les terroristes et les enfants furent conduits à la Base de Mazamari (Satipo), siège de la Police antisubversive (dont les agents sont appelés Sinchis), où des médecins constatèrent l’état de malnutrition des enfants. Le président Humala arriva peu après et s’informa auprès du chef de l’opération, le général de police Vicente Alvarez Moreno, chef de la Division anti-terroriste de la VRAEM. Il retourna à Lima avec les enfants et déclara que l’Opération albergue n’était qu’un début pour récupérer les enfants de la folie terroriste ; il promit également d’accorder plus de moyens pour en terminer une fois pour toutes avec le terrorisme au VRAEM. (La República du 7 juillet).

Le président Humala déclara que les gouvernements antérieurs avaient négligé la lutte antisubversive au VRAEM, ce qui avait rendu possible des séquestrations, y compris d’enfants. Il ajouta qu’il était honteux pour la société péruvienne dans son ensemble que des enfants soient endoctrinés pour qu’ils deviennent des ennemis de l’État (La República du 6 juillet). De son côté, la ministre de la condition féminine, Ana María Jara, a déclaré que les « narcoterroristes » séquestreraient entre 150 et 200 enfants et que les opérations de libération allaient continuer dans le cadre du plan de pacification approuvée par le gouvernement. Les enfants récupérés ont été envoyés dans des pensions spécialisées en attendant que leurs parents soient retrouvés ; dans le cas contraire, ils seraient proposés à l’adoption (La República du 10 juillet).

Cette première libération d’enfants séquestrés dans un camp senderiste est un grand pas en avant vers l’arrêt définitif de cette pratique honteuse qui n’est pas encore désignée, du moins officiellement, par la terminologie internationale d’enfants-soldats. Dans le droit humanitaire international, la responsabilité du recrutement d’enfants-soldats est considérée comme un crime de guerre passible de lourdes peines de prison. Ainsi par exemple, le 10 juillet dernier, le rebelle congolais Thomas Lubanga a été condamné par la Cour Pénale Internationale (CPI), à 14 années de prison pour le recrutement et l’entraînement militaire d’enfants-soldats dans la République démocratique du Congo. [Voir http://www.hrw.org/fr/news/2012/07/10/cpi-le-chef-rebelle-congolais-thomas-lubanga-est-condamn-une-peine-de-14-ans-d-empri].

Aussi, on peut espérer que le gouvernement péruvien et le pouvoir judiciaire vont assumer leur rôle politique de protection des enfants forcés à grandir dans l’apologie de la violence et à devenir des terroristes, et adopter la dénomination consacrée pour poursuivre les criminels responsables sous ce chef d’accusation. Cela s’applique également au recrutement illégal d’adolescents par les Forces armées, situation dénoncée dans le Rapport « Niños usados como soldados en el Perú », auprès de la Cour interaméricaine des droits de l’homme (CIDH, le 23 mars 2010) [Voir la Chronique du mois de mai].

En tout état de cause, la libération de onze enfants-soldats des mains des senderistes par les forces militaires et policières, marque un point de rupture important par rapport à un passé marqué par le déni des spécificités de la guerre interne péruvienne et de ses séquelles actuelles.

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