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>>Après la mort d’Eduardo Galeano : "les murs sont l’imprimerie des pauvres", par Bernard Grau




Séville, novembre 2105

Eduardo Galeano : "Les murs sont l’imprimerie des pauvres"

Bernard Grau

La dépouille est exposée dans le Salon des Pas Perdus du Palais Législatif. L’Uruguay rend hommage à Eduardo Galeano. Des obsèques nationales. Le micro baladeur enregistre à la volée les phrases des présents célébrant l’écrivain. Chacune traduisait un moment de la vie de Galeano. José Mujica fit une brève déclaration : "Il (Galeano) nous rendit, durant ces quarante dernières années, la dignité. C’était un autodidacte qui offrit au plus grand nombre une culture difficile de rencontrer chez un universitaire". Le patron de la Librairie Linardi et Risso -l’une des plus célèbres librairies d’Amérique du Sud, spécialisée dans les livres anciens- narre les fréquentes visites de Galeano : "Tout ce qui avait trait à l’histoire politique et sociale du continent retenait son attention. Il venait toujours pour acheter un livre déjà identifié." A Montevideo, l’hebdomadaire Brecha, créé par Galeano à son retour d’exil d’Espagne, est une référence journalistique et culturelle de haute estime. Les journalistes qui y écrivent sont respectés et leur veille sur le monde qu’ils transcrivent est toujours disponible, aigüe et bien informée. Aussi est-il intéressant d’écouter les avis de deux d’entre eux. Rosalba Oxandabarat aborde ce qui est parfois tu dans le commentaire de l’œuvre de Galeano : "C’était un écrivain politique éminent. Mais ce trait n’a pas permis de voir la qualité de son écriture qui exprime de manière simple des concepts très complexes. Son trait paraît simple, mais en réalité il est le fruit d’un immense travail". Daniel Gatti, de son côté, souligne l’indépendance d’esprit de Galeano : "Il était un défenseur fervent et engagé de la Révolution cubaine. Cela ne l’empêchait pas, sur tel ou tel point, d’exprimer son désaccord". La leçon du discernement. Gatti met aussi en lumière combien en Uruguay même rien ne fut facile :"Il y a en Uruguay une génération anti-Galeano -entre 45 et 55 ans- qui lui reproche la gravité de ses thèmes, le dramatisme de ses livres." Galeano était lucide sur la communauté des écrivains. Les Uruguayens n’échappaient pas à la règle : "Benedetti était un cas insolite d’écrivain généreux. Notre corporation est égoïste. Chacun souffre du succès de l’autre.", s’exclamait-il.


Cette dimension de Galeano, auteur politique et anti-impérialiste, a emporté tous les titres lors des commentaires de l’immédiat, ceux qui marquèrent le temps bref du post mortem. Parfois, Galeano commente avec humour comment l’actualité le traite. A plusieurs reprises, il s’est exprimé sur la surprise concoctée par Chávez, lorsque ce dernier offrit à Obama, lors du Vème Sommet des Amériques, "Les veines ouvertes de l’Amérique Latine". Galeano remarque : " Chávez remit le livre à Obama avec la meilleure intention du monde, mais il a offert un livre dans une langue qu’Obama ignore. Alors, ce fut un geste généreux, mais aussi un peu cruel". Tout au long de sa vie, cette marque politique sera indélébile. Deux, trois anecdotes l’illustrent. Très fatigué, Galeano reçoit la visite d’Evo Morales. Ce dernier est venu à Montevideo pour assister à la prise de fonction comme président de la république de Tabaré Vázquez (ce tout dernier début mars). Morales offre à Galeano l’opuscule qui résume la position de la Bolivie demandant l’accès souverain au Pacifique. Galeano baptise l’ouvrage : "le livre de la mer volée". Á de nombreuses occasions, précisément, Galeano intervint sur le thème de la littérature politique. En août 1979, il déclare : "Je ne crois pas à une littérature politique née d’une décision rationnelle, comme ces gens qui disent : il faut dénoncer l’injustice, il faut annoncer l’espérance. Pour moi la raison organise les énergies et les impulsions qui viennent du fond des tripes". Grand lecteur de la presse, Galeano est convaincu que c’est dans cette information au quotidien que se nichent l’unique, et parfois le surréalisme. Á ce dernier sujet, Galeano prend deux exemples révélés par la presse. Le premier raconte l’histoire du dirigeant agricole salvadorien, Reynaldo Cruz, dont on était sans nouvelle depuis un an. La disparition d’un dirigeant syndical, en Amérique Latine, est un événement fréquent. Pourtant, un an après, le dirigeant réapparaît à l’Ambassade du Venezuela à El Salvador. Il révèle alors son histoire. Galeano raconte : "Après avoir été torturé par ses geôliers, le syndicaliste est jeté dans une cellule infectée de rats où il ne pouvait se tenir debout. On lui donnait à manger deux fois par semaine et il maigrit tant qu’il put s’échapper entre les barreaux de la prison. Il pesait trente-deux kilos." Galeano glane dans ses nombreuses conversations ce qui constitue souvent la matière de son écriture. Ainsi le cas de cet homme politique panaméen, candidat aux élections législatives. En campagne, il offre un toit de zinc à une école qui fonctionnait à ciel ouvert. Il échoue aux élections et...récupère le toit précédemment offert. Les anecdotes ne manquent pas. Une des plus significatives est pour Galeano cette élection brésilienne où l’on a voté pour l’hippopotame du parc zoologique de San Pablo. L’hippopotame s’appelait "Cacareco".



Un ouvrage de Galeano illustre particulièrement l’union de la politique et de la littérature : Jours et nuits d’amour et de guerre. Le livre est publié au début de l’exil de l’auteur en Espagne (1978). Galeano tisse la toile clairement : "Ce livre est un reportage sur ma propre mémoire. J’ai narré ce qui est survenu depuis mon enfance en Uruguay, jusqu’à mon exil en Espagne. J’ai écrit le livre parce que j’avais besoin de mettre en ordre l’âme et les papiers, et raconter aussi comment la mémoire les avait conservés, parce que la mémoire évolue au fur et à mesure de la vie. Ce fut comme planter des arbres sur les sables de la mémoire, avant que les bourrasques du doute et de l’oubli ne les emportent." Pour célébrer cette union, Galeano a choisi son style, fragmentaire et sec. Il l’opposera à "la tradition rhétorique de la déclamation". Sur ce trait du style, Galeano raconte une de ses conversations avec Onetti : "Onetti mentait souvent, et pour donner de l’importance à certaines de ses phrases, il disait que c’étaient des proverbes chinois. Un jour, il me dit du tac au tac : les seules phrases qui sont dignes d’exister sont celles qui sont meilleures que les silences"...

Galeano utilise des carnets minuscules, il y consigne ses fragments. De là nait cette qualité qu’on lui reconnut vite : "Galeano est un entomologiste de la vie". Juan Rulfo était la référence que Galeano aimait à citer. Il retenait combien Rulfo "écrivait avec l’autre pointe du crayon, celle qui faisait office de gomme". Il avait fait le choix d’"un langage qui ne soit pas solennel, qui permette de penser, de distraire et s’amuser. Peu fréquent dans les discours de la gauche." Á Barcelone, présentant l’ouvrage Los hijos de los días (2012), Galeano interpelle l’histoire : "Je crois que les mots ont des pouvoirs propres, comme Serenus Sammonicus qui, en 208, pour éviter la fièvre tierce, recommandait de coller sur la poitrine un mot et de se protéger ainsi jour et nuit." Galeano utilisera la métaphore pour définir son style : "le crayon dans une main et la hache dans l’autre". Souvent il répètera que son expression concise est le fruit du travail de toujours, depuis qu’il a commencé à écrire et à publier. C’est grâce à ce style concis qu’apparaît la grandeur des faits quotidiens et anodins. Galeano recourt là encore à l’image : "Le style est un bon moyen pour révéler l’univers depuis le trou de la serrure. Je poursuis les mots qui méritent d’exister".

Galeano est hostile aux étiquettes, il s’adonne à tous les genres. Il choisira aussi bien le poème en prose, la biographie, que l’anecdote historique. Il réunira les temps de l’histoire et adoptera comme maxime cette affirmation de la poète new-yorquine Muriel Rukeyser : "le monde est fait d’histoires et non d’atomes". Dans Los hijos de los días, cité plus haut, Galeano illustrera sa méthode en organisant son écriture autour d’un almanach, support de la présentation d’histoires véridiques, à partir desquelles il construit la trame de la vie. Galeano dit que son plus beau compliment fut celui d’un lecteur d’Ourense : "Comme ce doit être difficile d’écrire si simplement". Tout est réuni dans Los hijos de los días, l’extraordinaire et l’abject, la caresse et la trahison, l’héroïsme et le méprisable. Des personnages très différents sont conviés : Rosa Luxembourg, La reine Marie du Portugal, le père de Tintin, Louis XV, Charles Darwin, Sor Juana Inés de la Cruz, Emil Zátopek... Les influences littéraires d’Eduardo Galeano servent cette mosaïque des expressions. De Pavese à Pratolini, de Faulkner à Dos Passos, de Lorca à Cernuda, la palette est ample et elle dessinera le relief de ses lectures, terres nourricières des influences. Pareil socle lui offrira l’opportunité de s’éloigner de l’impartialité. Qu’il aborde dans La canción de nosotros (1975) le thème de la lutte armée et sa relation avec les sources culturelles/populaires et le militantisme de la petite bourgeoisie, ou qu’il narre dans Jours et nuits d’amour et de guerre (1978), la chronique romancée des dictatures d’Amérique Latine, le discours de Galeano suit la filiation de la transversalité : à l’instant où disparaît l’ami parce qu’il défendait l’exigence de liberté, vivent l’amour, les amis, les fils, le paysage.

Sa trajectoire, avant l’écriture, le prépara à cette transversalité : ouvrier à l’usine, dessinateur, peintre, messager, mécanographe, caissier à la banque... L’expression littéraire se fait aussi le reflet des traces éparses du vécu. El libro de los abrazos (1989) donne à voir cette aptitude au divers. Galeano résume : "L’ouvrage réunit des textes courts qui se lisent le temps d’un soupir. Comme la Bible qui remonte à l’origine du monde et illustre l’apocalypse à grand renfort d’imagination et de poésie". Pour Galeano, ce qui unit Quito, Buenos Aires et La Havane, c’est qu’elles partagent le même ciel... Le dernier ouvrage publié -2015-, Mujeres, confirme : de Sherazade à Thérèse d’Avila, de Rigoberta Menchú à Marilyn Monroe, de Jeanne d’Arc à Joséphine Baker, deux cents pages pour transcrire, au moyen de textes courts et des micro-histoires, les rêves, les conquêtes et les batailles de grandes personnalités féminines. Sans omettre les femmes anonymes qui luttèrent durant la Commune de Paris ou la Révolution mexicaine. L’ensemble reste d’une grande cohérence. Pourtant l’idée de la maison d’édition -Editorial Siglo XXI de España- laissait craindre le pire : réunir en un même ouvrage les paragraphes des livres où Galeano centre sa vision sur les femmes.

Eduardo Galeano fut un lecteur intraitable de son œuvre. Á propos des Veines ouvertes..., il dira en 2014 : "Je ne relirai pas ce que j’ai écrit en 1971. Cette prose si représentative de la gauche traditionnelle est si lourde. Je n’avais pas la formation nécessaire. Mais je ne le regrette pas. Cette étape est dépassée." De la même manière -la sincérité-, Galeano fuit le "je". C’est le mot qui est le plus répété dans beaucoup de langues. Alors, nécessité du salut loin de l’attendu, comme dans les langues maya où le mot le plus fréquemment utilisé est "tic". Sa traduction : nous. Galeano propose l’explication : "Le peuple maya, pour son histoire faite de générosité et de sincérité et pour ses besoins de cohésion et de survie, a vite compris l’indiscutable dimension collective de chaque individu." Dans la même filiation, Galeano refuse la patrie qui s’impose des frontières dans le temps et sur la carte. Aussi souhaite-t-il participer de plusieurs patries. Le sens de la globalisation est l’internationalisation de l’argent. L’internationalisme est la conviction de l’homme qui se sent et se sait contemporain de personnes nées dans des endroits très différents du monde.

Chez Galeano, la sincérité prend la forme de la simplicité. Comme lorsqu’il s’attache à dénouer les fils trompeurs de la liberté d’expression. Il dénonce à quel point l’insistance sur cette exigence cache, chez beaucoup de ceux qui la revendiquent, l’acte sublime -sublimé ?- de la fausseté. Galeano prend soin de distinguer la liberté d’expression de la "liberté de pression". La liberté d’expression se réduit à un groupe économique qui décide du sort des informations, celles qui existent et celles qui n’existent pas. Galeano rend sa sentence : "L’effort principal sera celui d’ouvrir un espace nouveau qui constituera la réponse démocratique à ce totalitarisme qui confond la communication avec un quelconque commerce, un espace où seront écoutées des voix différentes et où la liberté permettra à la communication de s’afficher comme communication authentique."

Sincérité et simplicité, les deux qualités jalonnent l’itinéraire de Galeano. Pour bien montrer qu’il en fut toujours ainsi chez lui, Galeano recourt à l’anecdote. Il raconte comment son professeur au collège souhaitait faire partager aux élèves les contours de la personnalité de Nuñez de Balboa, en insistant sur ce fait extraordinaire : Nuñez de Balboa fut le premier qui put voir à la fois les océans Atlantique et Pacifique : Soudainement, Galeano interrompt le professeur et lui pose la question : "Et les Indiens, alors, ils étaient aveugles... ?". Trait de Galeano qui inspirera sa vie : défendre la voix de ceux qui ne sont pas invités à la fête. Comme celle de Charles Drew, destitué de sa fonction de directeur de la Croix Rouge en 1943 pour avoir refusé d’obtempérer au Pentagone qui lui demandait d’interdire les transfusions de "sang noir". Drew protesta : "Le sang noir n’existe pas, le sang est rouge". Ce sont ces mêmes sincérité et simplicité qui lui permettent d’aborder de front les questions difficiles : son appui permanent et sans faille à Cuba alors qu’il se veut l’adversaire farouche du parti unique ; son amour fou pour le football alors qu’il sait combien le dieu qu’il nie -celui de l’argent- est au cœur du monde du ballon rond ; son refus de dissocier le journalisme de la littérature. Sur ce dernier aspect, souvent sollicité lors de ses conférences, Galeano soutient : "Il y a une tradition qui croit que le journalisme est un exercice qu’on pratique avec les bas-fonds de la littérature, et où le livre se situe en haut de l’autel. Je ne partage pas cette division des classes. Je pense que tout message écrit forme partie de la littérature, comme les graffitis des murs. Je suis reconnaissant au journalisme de m’avoir éloigné de la contemplation des labyrinthes de mon propre nombril."

Autour de la relation que Galeano entretenait avec le football, beaucoup a déjà été écrit. Point de redite, donc. Galeano qui, à chaque Coupe du Monde apposait un écriteau à la porte d’entrée de sa maison : "Fermé pour cause de football", évoquait à la fin de sa vie la conversation à distance qu’il avait entretenue avec Messi. Á un ami, directeur technique de l’équipe d’Argentine, il demanda de transmettre à Messi quelle était sa théorie : "Maradona joue le ballon attaché au pied, Messi joue le ballon dans le pied". Messi remercia Galeano à sa manière. L’ami commun remit à l’écrivain un maillot généreusement dédicacé de l’astre de Rosario.

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Eduardo Galeano est né à Montevideo en 1940, il est mort le 13 avril 2015 en Uruguay. Son œuvre la plus considérable : Les veines ouvertes de l’Amérique latine (Plon, "Terre humaine", 1981), critique acerbe de toutes les formes d’impérialisme dont continue à souffrir le continent américain, l’a fait connaître dans le monde entier. Le livre résulte à la fois de ses engagements politiques, et des conséquences de ceux-ci puisqu’il fut d’abord arrêté et contraint à l’exil vers l’Argentine après le coup d’État militaire uruguayen de 1973, puis à Barcelone en 1976 à la suite de l’arrivée de la dictature sanglante en Argentine. Il ne revint dans son pays qu’en 1985, avec la transition démocratique.

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Après la mort d’Eduardo Galeano : "les murs sont l’imprimerie des pauvres" de Bernard Grau est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.


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