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CHRONIQUE POLITIQUE DU PÉROU, AVRIL 2013



Avancées démocratiques et autres bonnes nouvelles

Mariella Villasante Cervello
(IFEA, IDEHPUCP, Lima)
 [1]

Depuis le début de l’année, on attendait avec une grande impatience les résultats de la consultation électorale qui devait décider du sort de la maire de Lima, Susana Villarán. Les enjeux de cette procédure de « revocatoria » étaient de taille, les forces politiques s’étant en effet divisées entre les tenants des idées de la gauche, du centre et de la droite démocratique et ceux de la droite anti démocratique, populiste et mafieuse. Le 17 mars, la maire de Lima a remporté la consultation avec 51,52% contre 48,48% de voix. Certes, des résultats trop serrés, qui nous rappellent ceux obtenus par Ollanta Humala en 2011. La polarisation entre les forces en présence dépassait de loin l’enjeu de la mairie de Lima, même si celle-ci est un lieu de pouvoir très important sur le plan national. En effet, ce qui se jouait était la capacité d’une faction populiste, manipulée par des politiciens indignes, de compromettre les énormes changements entrepris par la maire Villarán, destinés à transformer les effroyables conditions de transport, d’administration municipale et de commerce des denrées de base dans une ville de près de 10 millions d’habitants. Parallèlement, se jouait la capacité des forces démocrates liméniennes à défendre les travaux en cours, et à soutenir leur maire au-delà des appartenances partisanes. Voilà pourquoi l’on peut dire que le soutien massif obtenu par la maire, et son triomphe, sont autant de preuves concrètes de démocratie dans le pays.

La maire Susana Villarán, Archives de La República

Les tenants de l’exclusion de la maire de Lima ont utilisé des thèmes populistes anciens dans le milieu politique péruvien afin de capter les voix des secteurs pauvres et populaires de Lima ; ils ont ainsi accusé la maire d’appartenir à l’élite blanche, arrogante et « bling bling » du pays. Alors que le principal porte-parole des groupes de pression, Marco Tulio, un petit fonctionnaire sans charisme, se présentait comme « le métis avec lequel s’identifie la majorité de la population de Lima ». Nous voilà à nouveau dans l’opposition « raciale » si porteuse dans un pays qui considère encore que la couleur de la peau détermine en quelque sorte la position politique des personnes, et leur statut social. Certains politiciens du vieux parti APRA ont soutenu ce discours racialiste et anti-politique : ainsi Mauricio Mulder a qualifié la maire « d’arrogante, élitiste et pituca ». L’ancien président Alan García a lui aussi apporté son soutien officieux à ces manières de voir indignes. Mais tous ces efforts ont été vains car non seulement la procédure de revocatoria constituait une imposture qui n’avait aucune raison d’être appliquée — car il était évident qu’aucune faute grave n’avait été commise par la maire Villarán —, mais de plus, les groupes mafieux de la ville ont sous-estimé le réveil des valeurs démocratiques au sein de tous les secteurs de la population. Contre les oppositions simplistes et instrumentalisées sur les thèmes : « blancs/métis », « riches/pauvres », ou « aristocrates/petit peuple », nombre de dirigeants de la droite, du centre et de la gauche, ont lancé une campagne de reconnaissance des travaux de la maire Villarán, faisant valoir le danger lié au désordre et à la perte de stabilité que pourrait impliquer son exclusion. Certains analystes, comme Martín Tanaka [La República du 24 mars], dénoncent les « erreurs » commises par la maire, dont le manque de communication et d’action politique, ou la surestimation des soutiens et des capacités à faire face aux accusations. Je considère pour ma part qu’aucun autre maire n’a proposé autant de projets de transformation et d’amélioration des services pour Lima, et que c’était pour ces raisons qu’elle a été attaquée de la sorte. Les groupes de pouvoir qui régnaient en maîtres dans le transport ou dans les services des marchés publics n’allaient plus continuer à jouir de leurs privilèges illégaux, et c’est pour cela qu’ils ont déniché un porte-parole, le triste personnage Marco Tulio, pour organiser l’exclusion de la maire de Lima.

Cette consultation électorale, et la campagne qui l’a précédée, ont été placées sous le signe d’un renouveau des valeurs démocratiques, et c’est cela qu’il faut souligner, au-delà des enjeux qui concernent la ville de Lima, et au-delà même des recompositions politiques au sein des divers partis politiques qui ont déjà commencé.

Bonnes perspectives macro économiques pour 2013-2014

La Banque de Crédit du Pérou a estimé que les perspectives d’investissement pour 2013-2014 se sont améliorées, ce qui permettra une augmentation du PIB qui devrait atteindre 6,3% cette année. Comme les années précédentes, c’est le secteur de la construction qui montre le plus de vigueur, suivi par le secteur de mines, pour lequel on prévoit un retour prochain des conflits sociaux. Le Projet Conga (Cajamarca) en particulier est arrêté depuis plusieurs mois, mais Gregorio Santos, dirigeant du Front de défense de Cajamarca, a annoncé le retour des demandes sociales au mois d’avril.

Santos, Archives de La República
Pour rechercher de nouveaux investissements pour le pays, le président Humala s’est rendu en Chine du 3 au 10 avril ; la Chine est devenue en effet le premier partenaire commercial du Pérou, et le pays asiatique est l’un des plus importants investisseurs étrangers, notamment dans le secteur minier. Humala a obtenu que les investissements soient étendus à d’autres secteurs, dont l’agriculture et le tourisme. En outre, une dizaine de conventions ont été signées dans les cadres du Traité de libre commerce, de l’éducation (la Chine a augmenté le nombre de bourses annuelles pour les jeunes Péruviens à une cinquantaine par an, et un Centre de développement de science et de technologie sera financé au Pérou) et des échanges commerciaux. Le président Humala a participé également au Forum de Boao (île de Hainan), et il a obtenu un don de 40 millions de yuans. L’Asie constitue une priorité pour le Pérou, dont les échanges se sont étendus avec le Japon et la Corée, et prochainement le Vietnam.

Ollanta en Chine, Archives de La República

Restructuration de la police : contre la corruption et l’insécurité

Depuis 2011, le président avait promis de s’occuper d’une restructuration profonde de la police et de l’armée en général (on y reviendra). Les choses avancent. En février dernier, l’Inspection générale de la Police nationale a annoncé avoir ouvert des procès, en 2011 et 2012, contre plus de 12 mille policiers et officiers, pour des délits de séquestration, trafic de drogues, vols, extorsions, assassinats, viols sexuels, violence domestique, entre autres. Plus de la moitié des dénonciations font l’objet d’enquêtes en cours et correspondent à des cas de corruption. Il s’agit de vols systématiques d’essence, vols de l’argent destiné à l’alimentation dans les commissariats. D’autres cas concernent le paiement de per diem pour des missions inexistantes (par exemple le colonel Agurto García). Les dénonciations pour des coimas (bakchichs), notamment chez les policiers de la route sont légion. En 2012, 340 officiers ont été envoyés à la retraite pour des accusations de trafic de drogue et de corruption.

Au début du mois de mars, le directeur de la police, le général Raúl Salazar, a présenté sa démission au ministre de l’Intérieur, Wilfredo Pedraza, pour « éviter d’autres mauvais traitements à l’institution » [La República du 6 mars]. Le général Salazar avait fait preuve ces derniers mois d’un manque de tact politique en défendant une plus grande proximité avec le président Humala que le ministre de l’Intérieur. On a dénoncé également sa proximité avec un cousin de la première dame, Nadine Heredia, qui l’aurait recommandé au poste qu’il occupait. Cette situation personnelle du général Salazar a empiré depuis le début de l’année alors que le taux d’insécurité et les crimes ont augmenté considérablement dans la capitale, suscitant d’âpres critiques de la population contre le directeur de la police, jugé incompétent.

Le président Humala a nommé un nouveau directeur, le général Jorge Flores, ancien inspecteur général de la police qui avait entrepris de restructurer l’institution depuis 2011. Il est chargé de centrer son action sur la lutte contre la criminalité organisée. Humala a annoncé également la création d’une Direction nationale de sécurité citoyenne, dont la fonction sera de prévenir les délits et les actes de corruption au sein de la police nationale. D’autre part, les salaires des policiers et leurs équipements seront améliorés. Enfin, les procédures de dépôt de plaintes dans les commissariats seront modernisées.

Général Flores, directeur de la police nationale, Archives de La República

Avancées dans l’application de la justice pénale

Il est intéressant de constater que malgré les problèmes structuraux de la justice péruvienne, des avancées y ont été également enregistrées au cours des derniers mois.

Le scandale de l’entreprise israélienne Global CST et l’armée péruvienne
Les récentes restructurations au sein de l’armée ont aussi révélé un grave cas de corruption impliquant une entreprise israélienne et l’armée durant le gouvernement d’Alan García. En effet, en octobre 2009, un contrat secret, pour 40 millions de soles, fut signé entre l’entreprise Global CST et le commandement conjoint des forces armées pour recevoir de l’assistance technique spécialisée pour entraîner des soldats d’élite de la région en état d’urgence du VRAEM (Vallée des fleuves Apurímac, Ene et Mantaro). Or, la Contraloría general de la República et le Ministère public ont découvert que le contrat n’a pas été respecté et qu’il fut entaché d’irrégularités flagrantes. Les instructeurs étaient de jeunes recrues de l’armée israélienne, avec peu ou aucune expérience de terrain, qui sont restés travailler au Pérou avec des visas de tourisme ; en outre, leurs cours n’atteignaient pas le niveau de ceux qui étaient dispensés dans les écoles militaires péruviennes ; le contrat initial fut revalorisé au profit de l’entreprise israélienne dont le directeur est le général Israel Baruch Ziv. Le ministère public a déjà mis en examen 14 hauts fonctionnaires, dont 2 vice-ministres de la Défense et 12 hauts officiers des forces armées. Les dénonciations et les mises en examen doivent se poursuivre, y compris parmi les fonctionnaires civils, dont l’ancien ministre de la Défense Rafael Rey, en fonction lors de la signature du contrat douteux.

Alan García devra répondre devant la justice : cas El Frontón et libération de délinquants
Depuis janvier 2012, une commission d’enquête du Parlement, présidée par Sergio Tejada (Gana Perú), exerce son droit de contrôle de la gestion de l’ancien président Alan García et de ses ministres pour plusieurs dénonciations de mauvaise gestion et de corruption. Dans ce cadre, les biens immobiliers et les comptes bancaires des fonctionnaires ont été gelés, et García devra justifier des moyens d’acquisition de ses récents biens immobiliers à Lima [La República du 6 février].

En janvier 2013, le ministère public a présenté devant la Chambre pénale nationale une accusation portant sur le massacre de 118 prisonniers dans l’île de El Frontón, les 18 et 19 juin 1986 [sur un total de 244 prisonniers tués, 124 à Lurigancho et 2 à Santa Barbara]. Les accusés sont 33 membres de la Marine de guerre, dont 4 officiers. Cependant, le fondement central de cette accusation est la qualification des délits en tant que crimes contre l’humanité et la reconstruction de la chaîne de commandement qui a permis leur accomplissement. Dans ce cadre, plusieurs membres du gouvernement et le président Alan García seraient déclarés responsables [La República du 8 janvier].

En avril, Alan García devra répondre également devant la justice pour avoir autorisé la libération de 5 500 délinquants, dont 400 environ étaient des narcotrafiquants. Durant leurs mandats, les ministres de la Justice, Aurelio Pastor et Rosario Fernández ont libéré 1 692 et 3 259 personnes respectivement. Pastor s’est excusé en affirmant qu’il n’avait rien fait d’autre que de suivre les recommandations du président. Alan García devra répondre de ces accusations et s’expliquer sur les grâces présidentielles irrégulières durant son mandat [La República du 1er avril]. Lors de ses premières déclarations, il a annoncé qu’il ne regrettait rien car ces libérations avaient été guidées par la « compassion » [La República du 2 avril]. Plus tard, il a accusé le gouvernement de s’acharner contre lui dans le but de l’exclure de la course présidentielle de 2016.

Les projets de García de revenir à la politique à l’occasion des élections présidentielles de 2016 semblent donc bien compromis, d’autant plus qu’il a pris des positions douteuses sur plusieurs affaires : il s’est déclaré contre la maire Villarán, il a minimisé les amnisties accordées aux délinquants et maintenant il vient de faire pression sur le président Humala pour qu’il accorde l’amnistie à l’ancien dictateur Fujimori. García se montre donc égal à lui-même, arrogant et cynique.
García devant la Commission du parlement, Archives de La República

Violations des droits de l’homme et justice pénale
Les poursuites contre les violations des droits de l’homme commis durant la période de la guerre interne n’ont pas été enterrées mais restent à l’ordre du jour pour le Ministère public, ce qui est fort louable dans le contexte péruvien et latino-américain. Ainsi, au mois de mars, la Procureure Delia Espinoza a requis la perpétuité à l’encontre de Vladimiro Montesinos, du général Hermoza Ríos, et du chef du groupe paramilitaire Colina, Santiago Martín Rivas, pour la séquestration et l’assassinat de l’agente des Services de renseignements de l’armée, Mariella Barreto Riofano le 22 mars 1997. Cet assassinat, classé crime contre l’humanité, faisait partie du « Plan Tigre 96 » destiné à éliminer les personnes qui avaient fourni des informations à la presse sur les assassinats de Barrios Altos [15 morts] et La Cantuta [10 morts], pour lesquels Alberto Fujimori et Vladimiro Montesinos ont été condamnés à 25 ans de prison. Le pouvoir judiciaire doit maintenant fixer la date de la première audience et celle du début du procès.

Il reste cependant encore des efforts à faire pour rétablir les droits des proches des victimes de la violence d’État pendant la guerre interne. En effet, le directeur de l’Équipe péruvienne d’anthropologie légale (EPAF), José Pablo Baraybar, a déclaré que de nombreux cas d’abus des forces de l’ordre n’avaient toujours pas été résolus. Les proches des victimes ont ainsi créé l’Association justice pour tous, présidée par le père de Gerson Falla, un jeune qui fut arrêté et tué dans un commissariat. L’association compte environ 200 familles. Par ailleurs, l’EPAF estime que le nombre de disparus durant le conflit armé s’élève à 15 000 personnes, dont 2 000 ont été exhumées mais seulement 1 000 ont pu être identifiées. Le travail à accomplir reste donc très important [La República du 1er mars].

Le Système interaméricain des droits de l’homme s’affirme au sein de l’OEA

Un long processus de réflexion sur les modalités de fonctionnement du Système interaméricain des droits humains (SIDH) vient de se terminer avec une résolution consensuelle des pays membres de l’OEA pour renforcer et améliorer son fonctionnement. Depuis 2011, les pays du groupe ALBA (Alianza bolivariana para los pueblos de nuestra América, Equateur et Venezuela) avaient remis en question le SIDH, en s’opposant en particulier à son rôle de surveillance des violations des droits de l’homme, concrétisée par la Cour interaméricaine des droits humains (CIDH). L’Équateur et le Venezuela, rejoints par la Bolivie et le Nicaragua, ont tenté de remettre en question le mode de financement extérieur du SIDH et de la CIDH, et ont critiqué de manière outrancière la Relatoría de Libertad de Expresión, qu’ils considéraient être une « instance d’ingérence » dans les affaires internes de leurs États. Des États qui connaissent une dose importante d’autoritarisme, de censure de la liberté d’expression et des méthodes répressives de gouvernance. Or, ces tentatives se sont soldées par un échec. La majorité des pays ont ratifié le rôle central du SIDH et de la CIDH dans le renforcement de la démocratie ; le système de financement extérieur est maintenu (avec la participation de 30% de l’Union européenne), mais plusieurs pays (Pérou, Argentine, Chili et Canada) se sont engagés à apporter des financements volontaires pour atteindre l’autofinancement dans le futur ; et le processus de dialogue continue.

D’autre part, reprenant une plainte des pays de l’ALBA, le ministre des Relations extérieures du Pérou, Rafael Roncagliolo, a suggéré de changer le siège de l’OEA, actuellement à Washington, et de le transférer dans un pays sud-américain, comme par exemple le Pérou. Diego García Sayán, président de la Cour interaméricaine des droits humains (dont le siège se trouve à San José de Costa Rica), a soutenu cette proposition, signalant que la plupart de cas examinés se situent en Amérique du Sud ; il s’est également félicité du renforcement du SIDH « malgré les voix extrêmes qui se sont exprimées, comme il est normal dans un cadre démocratique » [La República du 24 mars].

Session de l’OEA, Archives de La República

Situation des groupes terroristes du VRAEM

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