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>>José María Arguedas. Diamants et silex



Paris, septembre 2012

J. M. Arguedas Diamants et silex. Éditions de L’Herne, 2012

Diamants et silex raconte, sur un fond d’orchestre rural, la confrontation sociale des seigneurs avec leurs serfs indiens dans un village de la cordillère andine. Dans cet univers féodal sans pitié, une autre bataille se livre entre les puissances de la vie et celles, délétères, de la mort.



Dans son livre de souvenirs sur Arguedas publié à Lima en 2012 (Dias de sol y silencio), Alfredo Pita nous relatait cette (vaine) polémique qui avait opposé Julio Cortazar à Arguedas lorsque le premier avait voulu qualifier le second d’écrivain « provincial, non-professionnel ». Eh oui, Arguedas était aussi volontiers ethnologue qu’écrivain (et surtout poète ?), aussi proche du monde quechua que citadin savant. Or, comment peut-on ignorer qu’un ethnologue authentique ne choisit jamais de s’enfermer dans l’étude folklorique étroite ? Ne vise-t-il pas avant tout à éclairer par les données qu’il recueille la relation de l’homme aux autres, et à son environnement, où qu’il se trouve, d’où qu’il vienne. Tout « supranational » qu’il prétendait être, Cortazar aurait pu écrire avec sensibilité sur le mutisme éloquent de l’indien de la sierra, et le "provincial" José María Arguedas évoquer le désespoir d’un musicien de jazz expatrié. Vaine querelle, vraiment, que cette manière maladroite de chercher à s’affirmer dans un monde des lettres en ébullition, cette volonté probable de s’imposer comme el numero uno. Il faut bien que l’écrivain reconnu s’occupe de temps à autre d’affaires fort éloignées du courant de son œuvre, pour rappeler, dût-il en rougir après coup, qu’il n’est qu’un homme perclus de faiblesses.

Ce petit livre d’Arguedas publié à l’origine en 1954 traite de musique et d’eau. Il offre des pages d’une beauté incomparable. C’est un roman, un poème épique, un ensemble d’annotations anthropologiques, une ode à la nature, une diatribe sociale, des pistes multiples, des images foudroyantes, des destins individuels, des desseins tortueux qui s’enchevêtrent, se perdent, resurgissent comme une source. Il devient l’approche suffocante d’un cataclysme d’où le lecteur aura du mal à revenir. D’où l’auteur n’est vraisemblablement pas revenu.

J. M. Arguedas chez lui, en 1968. Photo Olga Luna

L’eau, et la harpe de don Mariano, symbolisent une condition bien supérieure à celle du simple individu. L’eau, de silex et de diamants, s’insinue partout avec une force d’où surgit la rupture, mais aussi l’équilibre naturel qui pousserait presque absolument au désespoir sans que l’on sache pourquoi. Comme lorsque don Mariano, pressentant peut-être sa fin prochaine, laisse sans le savoir échapper des larmes devant les évolutions d’une araignée, bien plus qu’au spectacle quotidien de la méchanceté des hommes. Depuis longtemps, son âme avait tenu au cadre et aux cordes de sa harpe qui lui permettait de dire, au son de ses huaynos magiques, sa manière d’être dans le monde. Des pieds bottés la briseront menu, faisant disparaître de cette terre les poussières d’un immatériel angélique que rien ne viendra remplacer. Rien, pas même le triomphe du mal. Tout au plus l’étrange enivrement de la puissance littéraire d’un écrivain désespéré, un ethnologue au savoir profond qui aimait le côté « moreno » d’une société péruvienne si cruellement divisée.

Et l’écriture d’Arguedas coule depuis la sérénité des sources légères, pour finir comme un torrent dont le flot impérieux roule les mots, les phrases, les personnages, le lecteur, les idées, les événements qui vont s’entrechoquant. Et nous voilà tous perdus dans nos sens, incapables de définir le haut du bas, tandis que les côtés se perdent, toujours à la limite de la rupture. Ce n’est donc pas l’air raréfié de la montagne qui provoque le vertige, mais l’eau, l’eau qui chante, qui inspire les musiciens, l’eau qui bientôt nous abandonnera ivres-mort sur les cailloux de la rive dans une sorte de paix dont personne jamais ne sortira gagnant.

Alors, dans la profondeur de ce défilé poétique, naît une manière proche de l’anéantissement que seule la mort parviendrait à apaiser, émergeant triomphale du chaos nécessaire pour accompagner l’évidente pérennité d’une communauté montagnarde où les destins individuels se dissolvent au contact de toute violence, jusqu’à cette violence éternelle qui sourd implacablement des forces de la nature…

Dominique Fournier


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