>>« Proibido proibir » de Jorge Durán, Brésil

16 octobre 2007
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« Proibido proibir », devise chère à Paulo, jeune homme dont les traits du visage, la barbe et les cheveux noirs ne sont pas sans rappeler la célèbre icône d’Ernesto Guevara. Autre point commun, Paulo étudie la médecine. La ressemblance s’arrête là, car on ne peut pas dire que ce Brésilien, la vingtaine bien sonnée, soit un leader politique. Au contraire, Paulo se joue des conventions, de l’idéologie tout autant que de la politique. A ses yeux, le temps de la révolution est bel et bien dépassé. Il adopte une attitude doucement rebelle et provocatrice, une certaine désinvolture dans laquelle ne se reconnaît pas son grand ami et colocataire Léon.
Etudiant en sociologie, Léon mène une enquête dans les quartiers pauvres de Rio auprès des enfants et des parents. Avec sa collègue Rita, ils cherchent à comprendre ce monde qui leur demeure lointain. Eux qui ont eu accès à l’université, qui ont suivi une scolarité sans embûches, tentent de découvrir les raisons qui empêchent les enfants d’aller à l’école.
Et puis, il y a Leticia, petite amie de Léon, qui quant à elle s‘intéresse à l‘architecture. Leur amour naissant s’affirme au fil des jours et des semaines. Avec le temps, Paulo rencontre Leticia, et le trio prend forme.
Cours, études à la maison, fêtes sur la plage au rythme du samba, une relation à trois s‘instaure. Paulo ne peut se cacher des regards insistants qu’il adresse à Leticia.
Pourtant, rien n’est dit. L’histoire est celle d’une passion amoureuse qui naît de la promiscuité dans laquelle ils vivent tous les trois. S’éprendre de la petite amie de son meilleur ami. Mais la richesse de cette rencontre est ailleurs...



Nous sommes à Rio de Janeiro et de beaux plans sur la baie de Guanabara nous le rappellent. Entre le littoral, les pics et collines verdoyantes, la cité merveilleuse s’étire en une « mer de favelas ». Tels sont les mots de Leticia, au moment où elle semble découvrir un autre visage de cette ville qui lui reste inconnue.
Il y a chez cette jeunesse une envie de vivre simplement, avec l’optimisme et la sensibilité que l’on reconnaît à la population brésilienne. Etudier, festoyer, aimer... Le tout teinté d’une certaine conscience politique. Mais qui sont ces trois jeunes étudiants dans la réalité sociale brésilienne ? Brésiliens aisés, classe moyenne bien installée, ils ont tout pour vivre dignement, étudier et profiter pleinement de leurs jeunes années.
La confrontation de ce trio au reste de la société carioca naît d’une rencontre. Paulo fait la connaissance d’une femme atteinte d’un cancer. Elle souffre et il la réconforte. Cette femme a deux enfants et vit avec une seule crainte. Elle ne veut pas partir sans les voir une dernière fois. Paulo fait une promesse...

C’est à partir de cet instant que la tension monte, que l’intrigue se noue. Et que l’on découvre, par le biais de nos trois amis, _à qui on a eu le temps de s’attacher_, la dure et violente réalité d’une bonne partie de la population carioca. S’il n’y avait eu cette rencontre fortuite à l’hôpital, que saurait-on, que sauraient-ils de ce qui se passe dans les favelas ? Les sirènes de la police ont résonné plusieurs fois déjà dans le film. Signe avant-coureur de la violence à venir. A vrai dire, tout le monde est au courant que Rio de Janeiro est une ville dangereuse, une des plus violentes au monde paraît-il. Tout le monde s’accorde à le dire. Et pourtant qui sait ce qui s’y passe vraiment, qui sait comment cette violence s’installe ? Comment le chassé-croisé entre la police et les trafiquants s’instaure ? On garde en mémoire cette image du jeune garçon qui détale comme un lièvre sous les tirs de la police. La chasse à l’homme... Plus rien ne les arrête. Tuer en toute impunité.
Et voilà nos trois amis liés à cette histoire où, à leur grande surprise, il n’existe ni justice, ni respect des droits humains. Les êtres tragiquement réduits à néant. Quelle est la valeur d’une vie humaine ?
Qu’est-il possible de faire quand « tout est pourri » ? Avec cette impression qu’ « on se voile la face pour ne rien voir ». La haine monte, le sentiment d’impuissance grandit jusqu’à faire tout vaciller. En mémoire, le regard de Cacao, étendu sur le sol d‘une décharge, mort. Un regard qui hante Léon. « Je n’arrive pas à oublier les morts ». Le film se termine, face à un océan de montagnes, les trois amis unis quoi qu’il arrive. Une note d’espoir dans ce monde profondément injuste et rempli de paradoxes.

Une peinture de la société carioca à travers le regard de trois jeunes gens. Un souffle de vie et de solidarité. Une envie de transformer le monde. Passer un instant en compagnie de trois jeunes brésiliens attachants ; voilà ce que nous propose Jorge Durán, réalisateur chilien vivant au Brésil depuis 1973, en nous offrant l’occasion d’une rencontre sincère et sensible avec nos contemporains cariocas dont l’existence est ici subtilement décrite.

Anne-Claire Lainé





Article tiré du site : http://www.ameriquelatine.msh-paris.fr
Rubrique:  Cinéma