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>>De don Quichotte à Lévi-Strauss : et si c’était l’Amérique ?, par Dominique Fournier

Paris, août 2009

On pourrait s‘étonner qu’un Français, Nîmois de surcroît, se soit lancé dans la réécriture scrupuleuse de Don Quichotte. Car, enfin, que sait-on chez nous du fameux Alonso Quijano ? Bien peu de choses en vérité, et notre science se limite le plus souvent à gloser sur l’enthousiasme du pourfendeur de moulins et à plaindre l’amoureux transis de l’improbable Dulcinée. Au fond, c’est peut-être l’une des raisons majeures qui ont poussé l’inénarrable Pierre Ménard à se lancer dans la copie servile : il y trouvait non seulement une manière de prouver son existence en devenant l’autre, mais il traçait en plus son chemin vers la compréhension d’une œuvre habituellement rétive à la curiosité hexagonale.
Alors, puisque don Quichotte évoque si peu de choses au public français, pourquoi tenter ici ce rapprochement avec l’œuvre de Lévi-Strauss ? Borges qui, comme l’anthropologue français, se reconnaissait une éducation littéraire cervantine, n’aurait évidemment pas apprécié qu’on pratiquât la moindre tentative d’analyse structurale de ce monument littéraire. Mentionna-t-il d’ailleurs jamais le nom de Lévi-Strauss dans ses écrits ? Il plaçait la lecture au-dessus de cette critique à prétention scientifique que d’aucuns voulurent systématiser à la suite du travail expérimental effectué avec Jakobson sur les Chats de Baudelaire (1962). D’après lui, le livre prend moins de sens dans sa structure artistique que dans le rapport au lecteur , dans le jugement de ce dernier, son plaisir ressenti en fonction de l’instant et du contexte, dans le goût de chacun… Comme le remarque A. Pauls (2006 : 88), « lire est chez Borges une des opérations mettant le mieux en scène ce vertige qui ne cesse jamais d’agiter sa littérature : la relation entre l’autre et le même, entre la répétition et la différence ». Mais que prétendait au fond don Quichotte en quittant son village sinon se lancer dans une réécriture « en vrai » des romans de chevalerie ; et qu’allait entreprendre Cervantès avec son ultime roman Les Travaux de Persille et Sigismonde, sinon réécrire à sa manière les Ethiopiques d’Héliodore (IIIe siècle) ? Dans le même ordre d’idée, n’est-il pas vrai que, loin de vouloir les déshumaniser par l’analyse, Lévi-Strauss a cherché à s’effacer derrière les mythes qu’il retranscrit pour leur permettre de dialoguer les uns avec les autres tout en leur offrant ainsi une expressivité nouvelle.

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A. Pauls au Salon 2008 évoquant Borges
Il reste que Claude Lévi-Strauss et Didier Eribon ont choisi d’évoquer don Quichotte pour soutenir la longue première partie de leur livre d’entretiens De près et de loin. Or le sous-titre « Lorsque revient don Quichotte » paraît d’autant plus surprenant que l’explication qu’on nous en donne se résume à quelques lignes lâchées en page 134 pour battre en brèche l’idée commune que l’on aime à se faire du redresseur de torts, champion patenté des opprimés. Une noble tâche en vérité, puisqu’elle permet aussitôt à Lévi-Strauss de préciser qu’il préfèrerait que l’on voie en lui un savant convaincu que « Le don-quichottisme, …c’est, pour l’essentiel, un désir obsédant de retrouver le passé derrière le présent ». Bien loin donc de conserver l’image d’un savant intrépide ne dédaignant pas les querelles où il s’élèverait seul contre tous, mais solidement armé de flèches redoutables, nous serions invités à revenir à la représentation d’un maître inspiré par une conception du temps qui remettrait en cause sa renommée de pourfendeur d’histoire. A nous alors de profiter de l’occasion pour rapprocher les divers ouvrages de Cervantès et de Lévi-Strauss en les considérant dans leur globalité, une longue quête plutôt qu’une suite plus ou moins serrée d’événements fortuits qui placeraient trop souvent le héros imaginé ( ?) en décalage avec la réalité têtue du contexte.


Inutile de le nier, nous avons été nombreux à aborder les Mythologiques par l’usage systématique des index élaborés par Lévi-Strauss lui-même. Le moindre ethnologue confronté dans sa recherche à une difficulté explicative sait qu’il va trouver son miel dans les cendres vives de tel ou tel chapitre, et qu’il éprouvera peut-être quelque bonheur à poursuivre sa lecture au-delà de ce qui lui paraît nécessaire. Utilisation des sources, précision de l’analyse, finesse du raisonnement, l’œuvre scientifique émerveille dans l’instant. De la même façon, le lecteur pressé de Cervantès est tout à fait capable de se contenter de l’un ou l’autre des épisodes composant la vaste fresque du premier tome de l’Ingénieux Hidalgo publié en 1605, avec ses nœuds qui se serrent et se relâchent sur un axe temporel fictif (Molho, 1994 : 12). A l’instar d’un mythe, chaque péripétie se suffit à elle-même car elle possède un début et une fin qui permettent de restreindre le temps et de l’abstraire d’une linéarité plus large que Cervantès semble n’avoir engagée que pour ceux qui ont décidé de le suivre dans son dessein général.
Mais si elle satisfait sans doute l’usager saisi par la nécessité, une telle pratique parcellaire ne rend aucun compte du souffle qui a animé le dessein originel de nos auteurs. D’un côté, un survol un peu sérieux des travaux de Cervantès suffit à se convaincre qu’il ne cessa jamais son entreprise d’analyse critique des réalités sociales de son temps, avec une efficacité telle qu’elle lui valut peut-être une part de ses séjours dans les geôles de la rue Sierpes à Séville. De l’autre, une considération attentive de l’ensemble de la production de Lévi-Strauss contraint à prendre ses distances avec les affirmations du scientifique froid surtout préoccupé par le décryptage de son objet, et à suivre l’opinion de ceux qui reconnaissent en lui un auteur décidé de longue date à poursuivre une réflexion humaniste proche d’une sensibilité littéraire remontant, au moins, à l’époque de Montaigne. Pas plus Cervantès que Lévi-Strauss, tous deux parfaitement novateurs, ne prétendent inventer. Est-ce donc parce qu’ils agissent dans la globalité tout en se limitant à transmettre et à rapporter, qu’ils finissent par offrir une œuvre originale tournée vers l’analyse et une conception du temps qui était peut-être révolutionnaire à l’époque de Cervantès, et que nombre de nos contemporains jugent désormais dépassée ?

Validité du rapprochement des œuvres

Il ne s’agit sans doute pas d’une coïncidence si Cervantès écrit son Quichotte alors que l’art pictural européen commence à accorder une part belle au genre des vanités. C’est le retour de l’idée qu’on ne vit que pour apprendre à mourir, qu’il ne faut pas oublier de regarder la vie et la chair périssable avec l’humour nécessaire. En ce début du XVIIe siècle, on se fait un devoir de représenter une réflexion sur un temps qui reposerait non seulement le problème de la vie brève, mais se lesterait aussi d’une véritable dimension sociale. Finis gloria mundi : pourquoi les ors et les honneurs, le plaisir ou le savoir vain, si notre enveloppe corporelle finit toujours par se corrompre et si l’on sait que l’archevêque et le ruffian partagent le même sort dès lors qu’on les a allongés dans leur boîte étroite. Ni mas, ni menos. Quel qu’il soit, où qu’il se trouve, l’individu se voit donc soumis au règne de l’éphémère et il ne peut prétendre, au mieux, que respecter et porter témoignage des valeurs qui permettent à la société de se pérenniser, constituant en quelque sorte l’essence même de sa structure.

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Valdes Leal, Santa Caridad de Séville

Depuis que l’homme européen avait posé le pied en Amérique, il lui était devenu difficile de rester accroché à la conception du temps imposée par une Église et des clercs soucieux de confisquer à leur seul profit le pouvoir de la connaissance. La fréquence de ses séjours à Séville, une des portes de l’Amérique, permit à Cervantès de s’en rendre compte assez tôt. On ne s’étonnera donc pas que, au long de son cheminement, don Quichotte se mette à entrevoir une modalité du temps distincte de celle du temps non vécu, volontiers cyclique, transmis tout autant par les romans de chevalerie (Molho, 1994 : 14) que par les conventions imposées d’en haut, une abstraction accablante destinée à enfermer l’homme dans l’espace des discours récurrents. Sans le vouloir, le chevalier errant aboutira à une forme de connaissance engendrée par l’appréhension d’un temps dynamique que légitime l’irruption de l’image du Nouveau monde, contestation vivante d’un mode de vie muré dans le principe sacré d’une vérité unique. Il accompagnera ainsi l’évolution perçue dans le monde chrétien de la Renaissance qui, plus que le doute, plus que la rencontre avec un Autre l’amenant à reformuler sa conception du sauvage, découvrait l’existence d’une perception différente du monde, un savoir élargi accessible à partir de systèmes sociétaux fondés sur des hiérarchies inconnues.
Combien d’aventures ressenties dans un monde aux structures imaginées furent-elles nécessaires au seigneur Quijano pour qu’il ouvre les yeux à la fin de son périple ? Mais il fallait bien passer par là sans doute pour éprouver l’âpreté des blessures de l’âme, et non plus celles, éphémères, d’un corps rossé. Comme il fut indispensable à Lévi-Strauss de prouver scientifiquement la permanence des structures des sociétés humaines avant de reconnaître que le monde qu’il avait connu et aimé avait changé, que la mise en évidence d’une structure dualiste dissymétrique propre à l’univers américain était impuissante à rendre compte d’une dynamique imposée par un contemporain parfaitement exogène. Pourquoi l’histoire aurait-elle été impuissante à influencer les mythes amérindiens, des mythes si forts et si bien préparés au syncrétisme qu’ils ne tardèrent pas à s’adapter aux conditions nouvelles ? On se retrouve un peu dans la situation décrite par O. Paz (1985 : 234) lorsqu’il évoquait l’assassinat de Trotski afin de remettre en cause les tenants d’une histoire figée dans ses certitudes : « Du temps illusoire de la philosophie de l’histoire, l’assassin idéologique tombe dans le temps réel, il tombe de la nécessité dans la contingence, du haut de sa certitude il se précipite dans le doute. Il tombe dans l’histoire… ». Nous voici donc bien revenus dans l’histoire qui intéresse tant Lévi-Strauss, celle qui s’oppose à l’histoire « sartrienne » qu’il juge « relever de l’ordre du mythe » (1988 : 168).

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dessin original de Pepa Rubio

Acceptons de cheminer avec Lévi-Strauss et Cervantès jusqu’au terme de leurs œuvres, et reconnaissons que chacune d’entre elles prise dans sa globalité modifie l’état d’esprit du lecteur parvenu à la dernière page. Qu’importent la spécificité de l’un ou l’autre de ses ouvrages, la rigueur et les thèmes de son argumentation scientifique, l’échange, les mythes, les classifications, les nécessaires interactions de la culture avec la nature, force est de constater que Lévi-Strauss n’a jamais véritablement cherché à déroger à l’axiome affirmant que l’ethnologue étudie l’Autre afin de se mieux connaître lui-même . C’est parce que beaucoup ont fini par le suivre sur cette propension de l’humanisme restreint que notre perception de l’Autre s’est trouvée irrémédiablement modifiée. Mais après tout, n’avions-nous pas déjà commencé à abandonner quelques-unes de nos belles certitudes en refermant la seconde partie du Quichotte, éditée en 1615 pour rendre compte d’une analyse sans concession de la société espagnole de l’époque ? Ne sommes-nous pas alors bien obligés de constater que l’image caricaturale du fol exalté par les récits de chevalerie s’est estompée au fil des pages pour laisser place à l’évidence que nous tenons entre nos mains un miroir tendu par Cervantès. Don Quichotte, c’est nous , et le lecteur comprend enfin sa folie d’avoir moqué ingénument cette belle figure consacrée corps et âme à des entreprises plus ou moins fictives.
Mais quand bien même l’œuvre se présenterait comme une critique sociale décisive, elle soutiendrait encore une interrogation sur notre propre société dépourvue d’authenticité et d’émotion qui se rit d’une folie qui ne serait pourtant rien d’autre qu’une forme aiguë de naïveté, et donc, en son essence, l’expression la plus désespérée de la sincérité. Don Quichotte finit par ouvrir les yeux parce qu’il sait que son chemin le conduit à une autre manière de connaissance, celle qui ne nierait pas l’attachement à des valeurs éternelles. A tout prendre, on serait amené à se demander si cela n’était pas un des propos de la Pensée sauvage ?

En quête du voyage immobile

Tout comme Don Quichotte, l’œuvre de Lévi-Strauss s’apparente à une quête. La même, celle qui consiste à se lancer dans la recherche du passé à partir d’un présent plus ou bien assumé, un présent qui toujours semble se trouver en décalage avec la réalité.
Après avoir posé les principes de sa quête dans Tristes Tropiques, puis dans Race et Histoire, Lévi-Strauss choisit d’abandonner pour un temps la position d’humaniste qu’il a héritée de Montaigne pour accomplir sa tâche de scientifique rigoureux observant et ordonnant les faits, dégageant des constantes, établissant des rapports explicatifs fondés sur l’analyse des différences, marquant les conditions des transformations logiques qui rendent possibles la diffusion et la pérennité d’un système culturel très spécifiquement partagé du nord au sud de l’Amérique autochtone (Désveaux, 2008). Mais il ne pourra s’empêcher de s’identifier par beaucoup d’aspects à ses objets de recherche, à la pensée de ses informateurs et à leur environnement, qui deviennent alors souvent autant d’objets d’inquiétude. Et comme sa réflexion n’a jamais manqué d’emprunter les chemins du temps et de l’espace, il en est résulté une forme subtile d’humanisation des structures bien à même de surprendre quelques-uns de ses premiers zélateurs.


Mais la quête n’est pas tout, et c’est sans doute l’utilisation systématique des mythes qui rapproche au plus près nos auteurs. En choisissant de les placer au cœur de leur œuvre, ils s’autorisent en tout cas à feindre l’humilité. Sans attendre Borges, Cervantès posait déjà lui-même le problème de la paternité de L’ingénieux hidalgo, jouant à merveille d’un dispositif narratif qui allait faire florès : celle de l’œuvre dans l’œuvre, d’un auteur tellement ambigu qu’il semble se démultiplier et parcourir l’ensemble des rives de la Méditerranée et, par là-même, recueillir le corpus des mythes qui vont composer la substance des chapitres successifs. Par la grâce de l’écrivain, et de façon plus explicite sans doute que dans leur environnement culturel limité à un cercle étroit d’auditeurs, les mythes se répondent, et lorsque l’un révèle la complexité des valeurs mises en jeu, l’autre informe sur la constitution des structures, l’un et l’autre finissant par apporter un éclairage sur ce qui nous dépasse.
Rasséréné par toute cette mythologie foisonnante, le chevalier à la triste figure s’apprête au voyage immobile, exemplaire pour tous ceux qui voudraient se lancer dans l’analyse structurale. Car si, pressé d’en découdre avec l’enchanteur Merlin, il se laisse d’abord couler seul vers les entrailles de la Terre en pénétrant les grottes de Montesinos, c’est en prenant son écuyer en croupe de Clavileño (Cheviligneux) le Véloce, le cheval de bois plus rapide que le vent, qu’il s’envole vers les cieux. Or, qu’il s’endorme dans l’obscurité du gouffre ou qu’on lui bande les yeux, les rêves seuls l’agitent et une heure, voire quelques minutes, se confondent pour lui avec le temps indéfini indispensable aux exploits fabuleux qu’il se charge d’accomplir au service des nobles dames assaillies par le terrible nécromant. Un voyage hors du temps commun pour rejoindre les enchantés qui « ne mangent pas et […] n’expulsent aucune matière excrémenteuse » (1997 : 174), mais surtout un voyage immobile qui lui permet de passer successivement du nadir au zénith en se maintenant malgré tout à la surface d’un monde qu’il finira bientôt par appréhender dans toute son âpreté. Car le temps ne manquera pas de le rattraper, et les nombreuses expériences passées au contact des autres se cumuleront pour l’ouvrir à un savoir nouveau.


Le héros de la Mancha a une cinquantaine d’années lorsqu’il entreprend enfin de se lancer à la rencontre de ses vérités. Une décision qui, en cette fin du XVIe siècle, relève peut-être de l’urgence d’une mort annoncée et explique pourquoi, comme le rappelle Vargas-Llosa (2004 : XXV), l’ensemble de ses voyages réels se concentre en tout et pour tout sur six ou sept mois alors même que le lecteur s’est persuadé que plusieurs années lui furent nécessaires pour toucher au rivage du désenchantement. C’est en tout cas dans la dernière partie du roman et alors qu’il est depuis quelque temps déjà moqué et tourmenté par la cour impitoyable de los Duques que, à l’instant de monter Clavileño, il tente de faire taire ses craintes grandissantes de la désillusion en lâchant à Sancho ce mot pathétique : « c’est piètre gloire que de tromper quiconque vous fait confiance » (1997 : 294) « [es] poca gloria que le puede redundar de engañar a quien de él se fía » (2004 : 857) ; mais l’attraction du mythe l’emporte une fois encore sur les doutes, autant que le sens de l’honneur. Il faudra un coup bas et une farce lamentable de plus pour que le venin de la réalité s’insinue tout à fait dans son esprit et son cœur, pour qu’il comprenne qu’il ne lui reste d’autre choix que de s’extirper résolument de l’illusion dans laquelle beaucoup voudraient le voir plongé à tout jamais. Histoire de se rassurer.
Si les mythes se pensent à travers ceux qui les rapportent, alors ils se pensent aussi bien dans Cervantès que dans Lévi-Strauss. Mais à l’heure d’en user, ceux-ci en font-ils la même utilisation en dépit d’une égale passion, d’une manière commune de les rapprocher, de les incorporer, de les analyser ? De son côté, Alonso Quijano s’efforce de conférer une dimension historique (peu importe que celle-ci lui soit si personnelle) aux choses de l’éphémère en les pérennisant par un usage immodéré des mythes, c’est-à-dire ses connaissances livresques. Mais alors qu’il entreprend vers la fin de sa vie une manière de voyage initiatique prévu pour vérifier la justesse de sa pensée, c’est l’histoire ordinaire d’un avenir non tracé qui le rattrapera. Contrairement à lui, Lévi-Strauss prend très tôt ses distances avec un monde dans lequel il est entré de plain-pied tout en s’initiant aux méthodes réflexives. Il abandonne ses activités politiques, il renonce pendant la guerre à des engagements majeurs, il refusera désormais toute prise de position publique claire sur les sujets convenus dont les intellectuels aiment à s’emparer afin d’occuper confortablement l’espace médiatique au prix de retournements successifs. L’ethnologue ne transigera plus. Il est pour le grand public un savant voyageur épris de sociétés exotiques ; il a en fait choisi de limiter ses séjours de terrain (pourtant non négligeables et aussi décisifs pour son psychisme que pour sa vision du monde) avant de se réfugier dans les mythes et les structures comme s’il s’agissait de mettre entre parenthèses un besoin de s’arrimer à l’histoire et à certaines valeurs passées, seule façon à ses yeux de répondre aux défis culturels et écologiques pressentis.

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Le mythe dans la rue, paroisse d’Ajijic, Mexique

Lévi-Strauss s’est sans doute plu à ne pas paraître tel que voulaient se le représenter certains de ses collègues, les épigones pressés avides de reconnaissance comme les contempteurs désireux d’exister à travers la critique du maître. Il a usé avec humour du paradoxe, il a analysé les mythes amérindiens autant que les faits de sa propre société. Il a osé parler de valeurs dès que le raisonnement scientifique lui accordait quelque liberté. Pouvait-on attendre autre chose de l’œuvre d’un tenant de la dualité ? A mon sens, et comme dans don Quichotte, tout ceci procède d’une remise en cause fondamentale de l’apparence, d’une volonté de dépassement des rapports imposés par la structure. Revenons par exemple au moment du basculement dans l’itinéraire final de l’ingénieux hidalgo, c’est-à-dire lorsque celui-ci décide de quitter l’enfer doré de sa fonction de « fou du roi » dans lequel le tenaient enfermé le duc et la duchesse. L’aventure le sollicite à nouveau avec sa logique fatale qu’il n’est plus question d’occulter, et elle le conduit à croiser le chemin de Roque Guinart (chapitre LX, 2004 : 1014). Roque Guinart, le bandit de grand chemin, sans doute de bonne extraction, qui épargne la vie de don Quichotte dès qu’il comprend que les valeurs qu’il partage avec lui font qu’ils représentent en fait les deux faces d’un même principe. Tout juste différent-ils sur la motivation première de leur croisade : « Nuestra manera de vida le debe de parecer al señor don Quijote la nuestra, nuevas aventuras, nuevos sucesos, y todos peligrosos ; y no me maravillo que así le parezca, porque realmente le confieso que no hay modo de vivir más inquieto ni más sobre saltado que el nuestro. A mí me han puesto en él no sé qué deseo de venganza, que tienen fuerza de turbar los más sosegados corazones. Yo de mi natural soy compasivo y bien intencionado, pero, como tengo dicho, el querer vengarme de un agravio que se me hizo, así da con todas mis buenas inclinaciones en tierra, que persevero en este pecado […]. Pero Dios es servido de que, aunque me veo en la mitad del laberinto de mís confusiones, no pierdo la esperanza de salir de él a puerto seguro » .



A l’évidence ému par le discours d’une personnalité dont il se sent particulièrement proche, Quijano propose alors à Roque, pour le guérir de sa funeste maladie, de l’accompagner en tant que « caballero andante ; donde se pasan tantos trabajos y desventuras que, tomándolas por penitencia, en dos paletas le pondrán en el cielo ». Car à travers la confrontation tendue au bord du chemin, puis l’échange sincère de considérations, El Caballero de la Triste Figura perçoit dans la façon de « voler » de Roque les manières d’un authentique grand seigneur qui l’opposent en tout à la petitesse majestueuse de los Duques qu’il vient de quitter. D’ailleurs, n’est-il pas rejoint dans son opinion par doña Guiomar de Quiñones, soumise à la même infortune en tombant aux mains des brigands, mais elle aussi galamment épargnée ? Alors que cette épouse du régent de Naples veut descendre de voiture pour baiser les pieds et les mains de Roque en signe de reconnaissance et d’admiration pour la noblesse de son comportement, celui-ci l’en empêche vivement, la priant au contraire de bien vouloir le pardonner « del agravio que le había hecho forzado de cumplir con las obligaciones precisas de su mal oficio ». Oui, Roque se sent une certaine fraternité avec Quichotte, tous deux véritables seigneurs, tous deux idéalistes guidés par des sentiments diffus : la volonté de se venger d’une injustice pour l’un, un besoin de justice pour l’autre, tous deux motivés par la beauté de l’acte et la noblesse du cœur, ce que Gracian traduira plus tard (1646) par « La belle manière est une circonstance qui suppose parfois une profonde substance car cette surface naît d’un beau contenu » ( 2005 : 261).
Parvenus à ce point de notre démonstration, c’est-à-dire l’accession fortuite ( ?) à une modalité particulière de parenté spirituelle (entre frères d’armes), il n’est pas difficile de deviner le point majeur de la quête que partagent don Quichotte/Cervantès et Lévi-Strauss : l’alliance. Car depuis le départ de son village de la Manche jusqu’à son jour ultime, en passant par le combat et la défaite de la plage de Barcelone qui l’entraînent à faire amende honorable sur presque tout, Dulcinée s’impose comme la seule chimère à laquelle Alonso Quijano ne consent jamais à renoncer. C’est là une des dispositions essentielles de tout roman de chevalerie : découvrir et honorer la belle qui doit représenter l’autre partie de soi-même et conférer un sens véritable à la vie. Une gageure évidente pour Cervantès qui attendra son dernier roman pour représenter des femmes un peu plus dignes de cette aspiration légitime. Quoi qu’il en soit, et en dépit de l’image qu’en garde son soupirant, la dame du Toboso semble se métamorphoser avec constance au long des deux parties du roman car elle en vient à s’inscrire dans toutes les strates de la société, balayant les différentes possibilités qui s’offrent au principe de l’alliance. De la princesse évanescente à la paysanne du plus bas étage, l’échange ne cesse de s’imposer comme une nécessité sociale dont seul le mauvais sort jeté par le nécromant parvient à modifier les apparences. N’a-t-on pas dit de l’Ingénieux Hidalgo qu’il était du roman de l’errance, de la folie ou de la solitude ? N’est-il pas au contraire celui de l’alliance obsessionnelle -parce qu’aussi impossible qu’indispensable-, d’une recherche de l’échange tout juste frustrée par la faute d’une appréhension divergente des règles sociales ?
Après avoir révélé les principes structurels du vivre ensemble au moyen de l’humour et de la farce, Cervantès use d’une autre facette de sa sensibilité pour évoquer ce qui anime la société ; ce sera également en laissant plus large cours à son intuition que Lévi-Strauss bâtira les ouvrages qui succèdent à la rigueur scientifique des Mythologiques, comme s’il souhaitait marquer sa volonté de se lancer dans une entreprise d’humanisation des structures qu’il a contribué à révéler. Ni lui ni Cervantès n’entendent révéler leur vision de l’homme d’un seul jet car ils tiennent que le lecteur doit cheminer avec eux au rythme de son propre entendement et au gré de son plaisir, pour ne pas se laisser envahir par la simple évidence de l’instant du récit. Et surtout, pour qu’il les accompagne jusqu’à la fin.

Au-delà de la nostalgie

Point ne suffisent les épisodes brillants, les avancées scientifiques, les aventures folles ou les conclusions convaincantes, les deux e leurs  évoques as poont en commun de refuser le confort de la simple linéarité. La vie de Lévi-Strauss comme un voyage est tout entière dans ses œuvres, perçues dans leur globalité, tandis que Alonso Quijano paraît commencer son existence avec don Quichotte, à l’instant de son premier départ de ce lieu au nom tenu caché, et il reviendra deux fois à son point de départ, pour y mourir enfin. Peu de temps dans la réalité, comme on l’a souligné plus haut, mais le temps d’une vie remplie au-delà de toute imagination. Qu’importe alors que la durée semble contractée dans un cas, et parfaitement alanguie dans l’autre, n’est-il pas frappant ce besoin du retour, l’illusion de ce que nous avons nommé « le voyage immobile » : celui qui dit ne pas aimer les voyages n’a-t-il vraiment jamais bougé du XVIe arrondissement parisien ? Le chevalier errant pouvait-il ne pas revenir vers son lieu de naissance après ses multiples pérégrinations ? Mais alors, faut-il accepter l’opinion de del Paso sur le Quichotte : « El libro de Cervantes es […] quizas, un viaje que tiene como punto de partida la ilusión y como punto de llegada la desolación » (2004 : 67) ?


Va pour l’illusion comme point de départ, mais sûrement pas pour la désolation ! Reprenons un instant les deux points qui nous ont paru majeurs dans le rapprochement opéré dans ce texte, l’alliance et le savoir, et voyons comment ils ont été nourris tout au long du cheminement. Le goût de Lévi-Strauss pour l’étude de l’échange n’a d’égal que la recherche obsessionnelle de l’alliance chez don Quichotte. Pourtant Désveaux (2008 : 48) a déjà noté le paradoxe que constitue cette phrase au regard d’une inclination longtemps professée : « […] puisque les sens aussi sont trompeurs, force est de reconnaître que, tant dans l’ordre de la nature que dans celui de la culture, « nous n’avons aulcune communication à l’estre », phrase écrite en reprenant la formule de l’auteur des Pensées, « la plus forte peut-être qu’on puisse lire dans toute la philosophie » (1991 : 284). Il est vrai que, même si nous pouvons attendre beaucoup de l’autre et, pourquoi pas, comme dans le cas du Quichotte, d’un ou d’une autre en particulier, notre espérance reste souvent déçue. Le temps ne fait rien à l’affaire, sinon pour nous convaincre chaque jour davantage de la vanité de nos sens, ou nous exposer soudain à une communication aussi authentique que parfaitement surprenante. Don Quichotte, lui, eut au moins la chance d’éprouver cette sorte d’échange alors qu’il s’approchait de ses jours ultimes, avec don Roque Guinart.
Il va de soi que les conditions requises pour cette communication fort singulière étaient alors réunies, associant l’environnement –social autant que naturel- à la concordance des sens. Avec Roque, pour la première fois au cours de son errance, notre chevalier se voit confronté à un être qui, comme lui-même, vit dans un monde à part où les règles sont siennes, où les valeurs sont les siennes, où les modalités du rapport à l’autre sont les siennes, et non pas seulement celles des conventions qui, en effet, forment l’articulation de la structure globale. Rien d’évident dans ce hasard. Rien d’évident dans la quête de communication de l’ethnologue dès lors qu’il s’impose le « regard éloigné » : « L’expression […] représente très bien l’attitude de l’ethnologue regardant sa propre société, non comme il la voit en tant qu’il en est membre, mais comme d’autres observateurs, placés loin d’elle dans le temps et l’espace, la regarderaient » (1988 : 249). Il n’est pas sûr que Lévi-Strauss se soit jamais soucié de correspondre à l’image que beaucoup s’en font, lui qui ne refuse d’ailleurs pas de se poser en homme du XIXè siècle et aime à ironiser sur maints travers de ceux qui l’entourent, comme lorsqu’il évoque le terrorisme intellectuel auquel certains sophistes furent prompts à vouloir le soumettre à l’occasion de querelles artistiques à la mode (pour ne citer que celles-là). Combien d’études, combien de péripéties sont nécessaires pour finir par douter de l’existence d’un échange capable de surpasser le simple mouvement des sens, celui par exemple de l’amitié sincère qui lie Quijano au barbier, au curé et au bachelier ? N’est-ce pas l’une des questions qui nous permettent de toucher enfin à un savoir sans fard ?
Parvenu à la fin de sa vie, et en un temps très court, Alonso Quijano part et revient plusieurs fois à son village, apparemment incapable de s’extraire du temps cyclique dans lequel ses lectures mêmes l’auraient tenu enfermé. Or si nous le considérons dans sa intégralité, nous constatons que le chemin parcouru est immense, et que le point d’arrivée se situe à des milliers de lieux du point de départ : contrairement à ce qui a été dit, l’errance ne conduit pas à la désolation, mais à une forme sensible de la connaissance. Même si la végétation dans la région a probablement changé depuis de XVIIe siècle, tout porte à penser que le « lugar de la Mancha, de cuyo nombre [Cervantès] no quiere acordarse » évoque l’aridité. Ainsi don Quichotte quitte un univers de sécheresse et une bibliothèque qu’il reniera après voir compris qu’elle lui avait enflammé l’esprit, et c’est sur une plage qu’il finira sa vie après une ultime joute avec le Caballero de la Blanca Luna, déterminé à lui faire recouvrer ses esprits en plaçant l’objet du défi sur le thème de la beauté comparée des dames de cœur. Terrassé en deux trois mouvements, le « más desdichado caballero de la tierra » n’aura plus qu’à réaffirmer son attachement indéfectible à Dulcinée « la más hermosa mujer del mundo » et à reconnaître la fin de son existence de chevalier errant : « Aprieta, caballero, la lanza y quítame la vida, pues me has quitado la honra » (chapitre LXIV). Il reste alors à Alonso Quijano à quitter cette plage de Barcelone en prenant une dernière fois la direction de son village et en se destinant à un autre sort.



De l’aridité à la vaste étendue maritime, d’un lieu de confinement à l’ouverture vers des espaces inconnus, de la sécheresse du savoir imposé à l’immensité de la découverte. Je sais bien qu’il existe de meilleurs endroits que Barcelone pour embarquer vers l’Amérique, mais la ville permet à l’homme de la Manche de contempler des horizons inconnus, elle s’impose d’autant plus facilement à lui comme symbole d’une eau re-créatrice que, dans le chapitre précédant le duel décisif, il y découvre au hasard des rues l’univers véritable de l’édition, une manière d’appréhender le livre distincte de celle qui a embrumé son esprit. En quelque sorte, le chevalier errant pressent l’idée de l’Amérique à l’instant qu’il va connaître l’échec véritable, l’Amérique, l’image de l’autre humanité pour lui, comme pour Montaigne et, bien sûr, Lévi-Strauss. L’Amérique, la lueur qui mènera bientôt à leur crépuscule les prétentions des clercs pourtant déterminés dans un premier temps de faire « tenir le Sauvage, l’Autre, dans les concepts disponibles, dans les figures déjà élabores apar la culture ambiante », tout en sachant l’élan venu de l’ouest beaucoup trop puissant pour être plus longtemps contenu. Fantasme de l’esprit ? En tout cas, s’il faut en croire Chartier ( 2005), Cervantès a eu tout le temps de se forger son Amérique à lui après qu’il eut constaté que la première partie de son roman, accompagnée parfois des représentations plastiques de ses personnages, avait connu aussitôt un succès considérable dans maintes cités de l’Amérique espagnole, « signe immédiat et évident que l’hidalgo n’a pas seulement chevauché sur les chemins poussiéreux de la Manche. Il a aussi traversé la mer océane ».

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Cervantes à Lima, Pérou

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