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>>Le côté obscur de l’image de l’Andalousie, d’Alberto González Troyano, par D. Fournier




Séville, décembre 2019


Alberto González Troyano

La cara oscura de la imagen de Andalucía. Estereotipos y prejuicios.

Séville, Fundación Pública Andaluza Centro de Estudios Andaluces, 2018


(À propos : par Dominique Fournier, CNRS/MNHN, Eco-anthropologie, Université de Paris )



Contrairement à ce qu’on aurait pu en attendre, force est de reconnaître que les visiteurs de passage qui franchissent les portes du musée de Bellas Artes de Séville ne se précipitent pas vers la (dernière) salle où ils disposent d’un aperçu des représentations iconiques propres à les affermir dans leurs préjugés, leurs conceptions plus ou moins « guidesques » des racines (si peu anciennes) d’une culture andalouse pauvre en surprises. De toute façon, les autres salles d’expositions, tellement chargées d’histoire et souvent étonnantes, ne semblent éveiller en eux qu’un intérêt tout juste poli, comme si elles ne correspondaient pas vraiment à l’image de l’Andalousie à peine cultivée qui leur a été vendue.

À une époque où, à l’abri d’internet, les piliers de cafés du commerce se répandent sans vergogne dans la sphère publique pour véhiculer des informations fausses et les poncifs les plus éculés, il est essentiel que des ouvrages de bon papier osent analyser et fustiger stéréotypes et préjugés, les armes absolues d’une inculture d’autant plus prétentieuse qu’elle prospère dans l’anonymat.


Jouant du paradoxe qui associe la clarté attendue du paysage andalou à l’obscurité prétendue des mœurs de ses habitants, le bel ouvrage d’Alberto González Troyano édité par la Junta de Andalucía porte la lumière sur le côté sombre de l’image de l’Andalousie. Grâce à lui, on comprend vite que cette composition émane tout à la fois de la réalité, des sensations et de l’imagination de ceux qui la dessinent, et bien sûr de réelles mauvaises intentions. Dans un style clair et net, le grand spécialiste de littérature qu’est González Troyano recueille et démonte avec rigueur les faux-semblants dont peine à se départir une région exceptionnelle.

Le catalogue des défauts, ou des comportements bizarres attribués aux Andalous par certains visiteurs venus du nord est impressionnant. Établi dans le but de fustiger des gens du sud supposés réticents à entrer dans une modernité à vocation universelle, il nous entraîne dans les affres d’un folklorisme étroit qu’un grand nombre d’Espagnols eux-mêmes ne cessent de dénoncer. Ah, cette frange plus ou moins étroite qui est censée détacher la culture valorisante d’un folklorisme honteux ! Il est même des censeurs qui n’hésitent pas à convoquer l’histoire pour étayer leurs propos ambigus. Voyez Miguel de Unamuno par exemple, tout prêt à soutenir Eugenio Noel en 1912 dans sa croisade contre le torerisme et le flamenquisme, mais qui pria son jeune admirateur de calmer ses ardeurs à l’encontre des toros pour la simple raison que tout bon Andalou ne rêverait que de gloire (celle des grands toreros), et qu’on ne pourrait pas lui retirer ses corridas sans risquer de voir sa dévotion « naturelle » aux spectacles sacrificiels le pousser à réclamer… un retour des auto-da-fe.

En règle générale, l’image obscure moque un art de la pose qui serait propre aux Andalous, fondé sur un respect suranné des usages traditionnels, ainsi que sur une certaine tendance à l’imitation réciproque des humbles par les riches, et inversement (particulièrement développée chez les majos et les señoritos). Elle leur associe encore un goût prononcé pour les mystères et les menus trafics qui proviendrait (entre autres) des Gitans. Le tout sur fond de pauvreté assumée et, en corollaire, une disposition marquée pour la paresse et les passe-temps spectaculaires.

En toute justice, et parce que, dans une certaine mesure, ils en furent à la fois les contempteurs et les transmetteurs, Alberto Gonzalez Troyano commence par analyser les écrits des écrivains et journalistes consacrés à la question. C’est qu’ils furent nombreux à la fin du XIXe et au XXe siècle les auteurs à s’interroger sur ces images plus ou moins fausses, finalement complexes, plus qu’il ne conviendrait à des préjugés élémentaires. Des articles, des livres traitèrent du sujet, sur place ou sur l’ensemble du territoire espagnol, venus de tous les bords idéologiques, et qui ne manquaient pas de forcer parfois sur la provocation.

Au nord de Despeñaperros, le célèbre défilé situé à l’est de la sierra Morena qui ouvre le passage entre la Castille et l’Andalousie, il advient qu’on se dispense de toute vision analytique d’un environnement qu’on estime convenu ; voyageurs, touristes, intellectuels de passage, beaucoup paraissent trop avides de contempler un monde étrange, et ils se montrent peu soucieux de réfléchir sur ce qui interrogerait leur plaisir premier : pour reprendre le mot de Julio Cortázar (L’Examen), ils préfèrent souvent se réfugier dans « les influences, les préjugés déguisés en expériences ». En dehors de quelques historiens anglais ou français fins connaisseurs de l’ensemble du pays, pourfendeurs avisés de la légende noire, il semble de bon ton de s’installer dans une prudente réserve et de faire confiance plus que de raison au "qu’en dira-t-on".


De l’origine des préjugés

Mais d’abord, d’où viennent-ils ces préjugés, comment ont-ils été formés, comment ont-ils évolué ? Ne sont-ils pas les produits d’une circonstance complexe qui mêle tromperies et vérités ? Sont-ils tout uniment liés à l’héritage de la légende noire ? Reconnaissons d’emblée qu’il n’est pas si facile d’apporter des réponses simples à cette série d’interrogations dans la mesure où les images projetées, fussent-elles vaguement esquissées depuis l’extérieur, peuvent être véhiculées par les Andalous eux-mêmes. Pour cela, ceux-ci n’hésitent pas à en appeler aux faiseurs de mode européens qui visitèrent la région au XIXe siècle, gens de savoir quelque peu désorientés par le courant culturel moderniste dans lequel ils se trouvaient alors immergés. Au bout du compte, il reste possible d’imaginer que, derrière cet épais brouillard de stigmatisation exogène, les images étudiées ici trahissent chez certains une manière d’autojustification de leur propre estime.

Face à ce doute, Alberto González Troyano en vient à poser la question (p. 113) : « Mais si l’on accorde quelque importance aux stéréotypes négatifs forgés de l’extérieur, si l’on en ressent l’effet comme une chose dégradante, il faut se demander pourquoi ils ont été formés, et s’il existe quelque moyen de les neutraliser ». Oui, comment s’y prendre, s’il advient qu’un consensus se forme sur l’idée de se débarrasser d’un tel accoutrement flétri par le temps … mais pas forcément abhorré par le plus grand nombre, tout simplement parce que, comme le rappelle notre auteur en citant Victor Hugo (p. 117), « l’attrait de l’Andalousie réside dans une hypothétique harmonie qui règnerait entre ses nombreuses contradictions ». L’image obscure qui nous retient participerait alors inconsciemment de ce souci d’harmonisation, dès lors qu’il est admis qu’on l’utilise comme un masque.

La muerte del maestro (détail), José Villegas Cordero (Séville, Musée de Bellas Artes)

Qu’allaient rechercher en Andalousie les romantiques, probablement perclus de douleurs métaphysiques provoquées par une modernité grimée aux couleurs du capitalisme naissant ? Ils voulaient voir vivre de la culture, de l’authenticité, des contradictions, de la beauté, de l’histoire. Ils pressentaient également une attitude singulière face aux difficultés du quotidien qu’Ortega y Gasset (évoqué p. 111) devait souligner plus tard : « On pourrait dire que dans la vie andalouse, la fête, le « dimanche », ruisselle sur le reste de la semaine et imprègne de festivité et de repos doré les journées de travail. » Certes, mais en dépit de ce fameux goût pour la fête (associé comme il va de soi à la paresse), il est d’autres stéréotypes que la légende noire avait cherché à exhumer, comme celui de l’« espagnol militant et passionné » relevé récemment par C. Martínez Shaw dans un compte-rendu publié par El País, et qui parcourt ici largement le chapitre 7 : Negra, trágica y hambrienta. N’importe, ce côté obscur, pour dérangeant qu’il paraisse en certaines occurrences, suscite souvent autant de condescendance que de sympathie parmi de nombreux voyageurs. Car enfin, l’image présente ne dérive-t-elle pas pour une bonne part de propos ou d’écrits tenus jadis par des auteurs clairement dénués d’intention maligne ? Et ne se retrouve-t-elle pas confrontée assez vite à des évidences spectaculaires capables de mettre à mal le pouvoir de l’illusion ?

La sinistre Légende noire, sur laquelle ce portrait malhabile d’une comédie humaine travestie est venu s’agréger de façon ambigüe, procédait également de l’étranger mais recélait d’autres desseins. C’est que l’Espagne était devenue une nation puissante après le XVIe siècle, qu’on la trouvait dérangeante dans plusieurs pays européens avides d’influence politique et désireux, entre autres, de s’emparer de certains trafics commerciaux maritimes déjà tracés. Fort d’une richesse culturelle remarquable, le pays se disposait même à s’inscrire dans le courant des Lumières en s’inspirant de ses universités humanistes, comme celle de Salamanque, et il développait un véritable intérêt pour les sciences de l’observation. Tromperies en tout genre, vérités, et contre-vérités assénées depuis le nord, tout était donc bon pour lui nuire, et l’opération de communication politique qui paraissait tellement opportune aux yeux de l’Europe entière connut un véritable succès, ainsi qu’en témoigne par exemple la lettre 78 des Lettres persanes de Montesquieu. En dehors de quelques penseurs intègres, la légende noire parvint à marquer durablement les esprits, et on en était encore là lorsque l’Espagne affaiblie commença à redevenir un territoire, non plus seulement à conquérir, mais surtout à découvrir. On ne se défait pas si facilement des représentations exotiques continûment assénées sur le caractère exalté de l’Andalou, sa tendance à la paresse, son goût décadent pour une religion baroque et intransigeante…

Image obscure contre légende noire ? Il conviendrait plutôt d’évoquer une reconstruction métaphorique de l’Andalousie agencée de diverses manières, comme la décrit très précisément Alberto González Troyano au rythme des chapitres de son livre. À bien la considérer, la figuration fumeuse dont nous traitons ici permettrait en fait d’occulter plus ou moins maladroitement une image de la réalité que beaucoup ne jugent pas utile de contempler. Bien plus, l’image obscure tant discutée rechigne à projeter la lumière sur un substrat aussi entêtant qu’évident : une structure socio-économique très peu égalitaire.

La Cara oscura montre parfaitement comment même les personnes les moins à plaindre affectent de jouer avec l’image, et en particulier au XIXe siècle lorsqu’une certaine élite s’affiche au confluent du majismo et du plebeyismo : (p. 53) « (…) les phénomènes sociaux d’imitation des élégants (majismo) par des gens du peuple d’un côté, et d’approche feinte de la plèbe (plebeyismo) de l’autre côté, finirent par se mélanger pour procurer au secteur nobiliaire classique certains comportements spécifiques qui contribueraient à le différencier de la grande bourgeoise émergente et de l’aristocratie courtisane, toutes deux adeptes des goûts et des penchants à la mode dans l’Europe raffinée et cultivée ». N’y avait-il pas là une façon plus ou moins habile pour une élite historique de se prémunir également contre un contact agressif avec les secteurs défavorisés, en forgeant une illusion culturelle, identitaire, susceptible de la protéger des risques de conflit social entraînés par les changements économiques du temps ?

Qu’importe, le sourire en coin, les préjugés parviennent à avoir la vie dure sans qu’on puisse déterminer exactement quels en sont les garants actuels. En notre époque décidément post-romantique, revenons-en par exemple à la caricature de l’Andalou indolent et décadent. La paresse, et le temps infini passé dans les bars ! Sur ce point, on doit reconnaître aux hommes andalous une singulière habileté, comme s’il s’agissait pour eux de satisfaire l’attente du voyageur anxieux de dénicher les lieux de boisson les plus traditionnels, ou de l’observateur distrait. Beaucoup de ces paroissiens de la campagne, ceux qui heureusement ne dépendent pas de l’aide au chômage, semblent assurer en fait une sorte de permanence autour d’un verre, les uns pour les autres, les uns après les autres, à horaires plus ou moins fixes, bien disposés à se glorifier d’une vaine nonchalance. Ils ont accoutumé depuis beau temps de fréquenter le bar avant (condition jadis nécessaire pour un engagement comme journalier) et après les heures de travail, afin de retrouver une ambiance connue, rassurante, communautaire. Au cours de ces incursions (de longueur fort variable), on ne discute pas spécialement de la besogne, encore moins de politique. Presque plus facilement de cuisine, et des plats collectifs que le groupe va concocter à l’occasion de sa prochaine réunion festive (bon, il est vrai que les occurrences ne manquent pas). La musique, le chant ? Là où ils ne sont pas "interdits", ça nous prend comme ça, avec ou sans guitare, pour montrer ce qu’on sait de sevillanas ou de fandangos, et par là-même, titiller sur ce terrain l’autre, le bon cantaor, même amateur, qui aime à se faire espérer tout en partageant quelques verres avec nous.

©D.Fournier


Curieux paresseux que ces gens-là ! Je soupçonne même certains hommes coquets, déterminés à ne pas ternir l’image qu’on leur prête, de profiter de l’heure de la sieste pour aller accomplir en toute discrétion une tâche aussi dure qu’impérative. Et ceux qui n’arrivent au bar que vers 14h30, ou 15 heures et plus, vous ne les entendrez jamais se glorifier d’avoir passé toute la matinée sous le soleil, dans les champs, ou sur le chantier. Ils viennent pour autre chose. Comme pour maintenir vive une tradition qui leur donne l’impression de se mouvoir dans une société de cohésion : « Les traditions se sont coltiné cette tâche au cours des nombreuses époques de trouble qui ont parcouru l’histoire andalouse, guidant les différents pas qu’ont dû effectuer un monde agricole et une culture rurale confrontés aux obligations d’une vie urbaine soumise à d’autres formes de pression économique » (p.100).

Nos passagers du bar ou de la bodega n’auraient pas la prétention de remettre l’image à sa place. D’autres le font pour eux, car n’oublions pas que ceux qui, pour reprendre l’expression de Montesquieu, s’escarmouchent au sujet de l’image, gesticulent en fait comme dans un jeu de rôles, afin de maintenir intactes des prérogatives bien inégalement réparties dans l’obscurité de l’image. Il y a ceux qui s’assurent une vague modalité d’existence dans l’apparence, et ceux qui se maintiennent commodément en position de dominer. Les résultats amers des élections nationales du 10 novembre 2019 témoignent en quelque sorte du succès de cette manière contrôlée de réinvention de la tradition analysée par E. Hobsbawm.


De l’art de vivre avec les préjugés des autres

L’Andalousie que l’extérieur tend à limiter à une dimension duelle, est en fait l’image achevée d’un certain syncrétisme. Elle tient sa pluralité de la géographie et de l’histoire qui l’ont placée au carrefour de divers mondes marqués par une temporalité décisive. Il est facile en simplifiant d’évoquer la succession des mondes romain, arabe, américain, voire français (pour autant que les Lumières, puis le romantisme, aient eu là un impact quelconque). L’Andalousie est bien consciente que son identité s’est forgée dans la difficulté et c’est pourquoi elle ne cesse de s’adapter, de croire en son avenir en dépit de tout (González Troyano cite le grand Machado sur ce point). Mais elle s’obstine en même temps à se fondre dans une structure sociale accoutumée à jouer de cette identité souveraine. Ils sont nombreux par exemple à légitimer les señoritos de la grande ville qui n’hésitent pas à vendre à des confréries de la campagne les ornements d’un paso de la Semaine sainte après en avoir largement exploité l’image. Le budget et la renommée de la confrérie n’en tirent-ils pas bénéfice ? Qu’importe alors que les señoritos en retirent pour eux un statut social propre à convenir à l’ensemble de la communauté, même et surtout aux plus humbles, persuadés en définitive de tirer quelque fierté de cette organisation hiérarchique dans laquelle ils se persuadent de tenir une place honorable.

A travers l’écran de la religion, adonnés à un sentiment métaphysique confus, nombreux sont ceux qui recherchent un exutoire, convaincus de participer des mêmes idées, des mêmes actions, que la classe supérieure avec qui ils composent les contours d’une cité finalement enviable. Séville n’est-elle pas convaincue depuis longtemps que le Christ du Gran Poder appartient à tout le monde, que la Macarena s’est sans doute transportée depuis le fond des âges pour qu’on la vénère au printemps en tant que déité faiseuse de vie, la vie de l’un comme la vie des autres, la vie de tous les jours, comme celle qui se rattache à un avenir incertain ?

Heureuse image qui, depuis l’obscurité, permet aux locaux et aux étrangers de feindre de se connaître ! À lire les écrivains, à écouter le lundi matin les comptes rendus de voyage des collègues de travail, on comptabilise aisément le nombre d’observateurs attentifs qui n’ont pas manqué d’apercevoir Carmen, la fière cigarière de Mérimée, de Bizet ou de Gonzalo Bilbao, à tous les coins de rue de Séville ou d’ailleurs. Une façon commode de fermer les yeux et d’ignorer le quotidien des Imma, Elena, Maria Ignacia, Rocío, jeunes ou moins jeunes, vaquant cloîtrées dans leur sombre intérieur, circulant seules ou en groupe par les artères de la ville, ou bien encore assises les soirs d’été sur leur chaise basse, s’appropriant un coin de la chaussée à la porte de leur maison, pour une réunion festive expressément exposée au regard de tous. Pendant ce temps, les hommes restent légitimés à fréquenter l’atmosphère confinée des cafés ou des bodegas si favorable à la tenue de leur tertulia, plus ou moins formalisée. L’occupation de la rue, domaine privilégié du monde masculin durant le jour, espace modestement empiété par les femmes regroupées aux heures vespérales, reste une façon de véhiculer au grand jour l’illusion, et par là-même d’occulter la réalité des intérieurs. Les choses ont certes bien changé depuis l’époque de la transition politique, mais on a conservé l’habitude de se regrouper à l’extérieur. N’est-ce pas ainsi qu’on peut au mieux rassembler les codes qui tiennent chaud, les codes socio-culturels impersonnels qui permettent d’échapper à peu de frais à divers principes d’une sagesse immortelle jadis enseignée par de célèbres humanistes d’origine andalouse ?

©D.Fournier

Détachés de l’image obscure, les temps ne manquent pas d’être durs pour beaucoup d’Andalous. Pour les supporter, chacun d’entre eux se croit alors tenu d’en référer au mouvement communautaire si bien ancré dans la culture locale. Par-delà les relations structurelles de travail, et en s’appuyant sur les liens formés dans les bars, Juan, Pepe ou Manolo entrent dans un groupe informel du genre tertulia pour se glisser dans une entité plus grande, telle la confrérie du quartier, puis éventuellement un club sportif rayonnant sur la région, en un élan leur permettant de se conformer d’une manière ou d’une autre à l’un des précieux stéréotypes véhiculés depuis l’extérieur.

Comme s’il doutait un peu de son ego, l’individu pratique la recherche de soi à travers une sagesse commune venue d’on ne sait où, une sagesse qu’on craindrait d’avoir perdue depuis beau temps. D’aucuns pourtant ont conservé une vraie connaissance de la nature environnante et de l’histoire proche, mais il leur reste à toucher du doigt le sens d’une société globale obstinément inaccessible puisque fondamentalement injuste, malgré les enseignements de la religion. L’homme andalou en appelle donc parfois à l’esprit communautaire pour trouver un semblant d’équilibre, mais pas si bête, il veille surtout à préserver un pan de plaisir disponible, boire, manger, chanter, ce qui lui permet de supporter mieux l’oppression du climat, du système socio-politique, de la vie quotidienne. C’est peut-être dans cette conjonction égoïste qu’il puise l’intelligence du monde, et pourquoi pas, l’âme de celui-ci toutes les fois qu’il esquisse un pas vers l’image du monde spirituel qu’on veut lui tendre. L’image obscure fonctionne alors sans qu’il soit besoin de l’interroger trop. Entraîné dans le flot des fêtes sérieuses, l’homme finit par en faire son propre miel ; il l’interprète à sa manière (au grand dam parfois des autorités reconnues), il se l’approprie et le pervertit bien un peu.

Ah, le Jeudi saint à Séville, ah, la menace d’ensablement qui pèse sur le pèlerin du Rocío ! Ici, le groupe informel (toujours recommencé) des jeunes gens s’approprie la rue en réinterprétant allégrement en cette nuit obscure les règles de la morale traditionnelle afin de prouver qu’il est prêt à jouer du chaos pour accaparer à son tour le pouvoir de reproduction nécessaire à la survie de la cité.

Là, à l’heure où le pèlerinage va s’élancer, les mères s’inquiètent face à l’effacement des frontières entre la ville et la nature, entre les bonnes mœurs et le besoin d’exprimer sa reconnaissance vis-à-vis des dons de la divinité, et elles craignent de laisser leur fille traverser le coto Doñana au pas des bœufs qui tirent l’étendard d’une hermandad. Avec le printemps andalou, il s’agit bien pour les individus soucieux de détournements en tout genre de profiter d’une césure précieuse dans le cours de leur vie, l’occasion joyeuse de se conformer à de nombreux aspects de l’image obscure. Il sera bien temps, avec la célébration impérieuse du Corpus Christi , de revenir se couler dans le moule et d’admettre le pouvoir des élites.

Ces dernières ne rechignent d’ailleurs nullement à affronter bravement certains aspects de l’obscure image imposée depuis l’ailleurs. Ne se veulent-elle pas le vecteur majeur de la doxa locale ? Alberto González Troyano ne manque pas de rappeler qu’il en a été ainsi depuis les premières ébauches de la fameuse image : « La vitalité dont a fait preuve le majismo a rencontré un écho légitime. Et c’est ainsi que de nombreuses manifestations festives, humbles à l’origine, finirent par se voir renforcées dans leur pouvoir créatif et se dégager de leur contexte populaire, à la suite de leur récupération par le plébeyisme d’une certaine aristocratie (…). Le majismo s’imposa comme la vitrine qui permettait aux traditionnalistes de faire étalage de leurs traditions, anciennes et récentes (et inventées), une manière de compensation, de substitution ou de riposte aux ultimes modes des gens de cour et de culture qu’ils rejetaient. » (p. 43).
Le pèlerinage du Rocío, nouveau "patrimoine touristique" de l’Andalousie.

©D.Fournier

Cela tombe bien puisque dans tous les milieux andalous on semble rechigner à s’écarter trop de l’image imposée depuis l’ailleurs. On se rassure assez facilement en se persuadant que la société a prévu des moments convenus (ritualisés) de l’année où le « nous » l’emporte sur un « je » volontiers aléatoire. Voyez ces señoritos débarqués de la ville qui s’exhibent bruyamment dans les files des pèlerins du Rocío, au détriment peut-être des sept ou huit hermandades des bourgades circonvoisines à l’origine de la fête, lorsqu’une partie des villageois effectuait joyeusement le chemin en habits de tous les jours. Les voici s’affichant en gardiens du dogme, avec vêtures (à la limite du déguisement), réflexions à haute voix, chants convenus incarnant désormais une tradition progressivement réinventée par des organisations urbaines, dont la très orthodoxe Hermandad de Triana. Évitons pourtant de critiquer trop ces imitateurs prétentieux car les faits sont là pour montrer que les confréries locales tirent parfois profit de leurs attitudes médiatisées, se donnant ainsi quelque importance, s’imaginant que la tradition mythique bénéficiera de la sorte d’un contact « religieux » avec les gens de la ville, des gens importants prêts à partager le même Salve Regina avec elles. Et qui sait si un jour ou l’autre l’une d’entre elles ne parviendra pas à s’enorgueillir du rachat de tel ou tel élément suranné d’un paso sévillan.

Avec le passage du temps, l’image obscure reste fondée sur l’amas des préjugés énumérés par González Troyano tandis qu’il s’interroge sur la manière de les éradiquer. Nul doute que son travail y contribue, par sa capacité à dévoiler vérités et incohérences. Les préjugés proviennent de la simplification, de diverses manières de dire pour éviter de penser, voire simplement de ressentir par soi-même. C’est pourtant effrayés par le risque d’une banalisation liée à un progrès destructeur de patrimoine intellectuel que les littérateurs et les penseurs en quête d’authentique investirent jadis les régions méridionales. Ils étaient convaincus de trouver là, en particulier du côté de l’Andalousie profonde, matière à exprimer leurs émotions, favorables ou non, dans cette confrontation avec cette géographie du traditionnel, ou du néo-traditionnel.


De la vie dure des préjugés

Il est devenu plus facile depuis cette époque de s’en tirer à bon compte en s’en remettant aux stéréotypes, en se réfugiant dans le « nous et les autres » selon ses besoins, ses intérêts. On se plaît à restreindre ses impressions dans le confort des choses soi-disant connues, et qu’on est préparé à voir. Ce genre de penchant affecte le reste de l’Espagne, les politiques, les tenants du système en place : la misère elle-même devient un stéréotype, une banalité commode qu’on n‘hésite pas à sortir du placard à la moindre commande. On évite ainsi les analyses, on se réfugie derrière la parole transmise, celle éventuellement qu’on aura soi-même élaborée pour des raisons pas vraiment obscures, à la manière de ces gens de pouvoir de certaines régions ibériques qui se revendiquent du dessus de l’intelligentsia européenne tout de même qu’ils se prétendent les éternelles victimes d’une sujétion politique et économique très profonde. L’intérêt prime.
La muerte del maestro (détail), José Villegas Cordero (Séville, musée de Bellas Artes)

L’art suprême des faiseurs d’opinion, engoncés dans la sphère de leur univers social apparemment inaccessible, consiste à faire gober des préjugés à ceux qui sont prêts à avaler n’importe quoi, pour ne pas voir, ne pas observer, ne pas réfléchir, ne pas analyser. L. Jerphagnon, dans son Connais-toi toi-même… et fais ce que tu aimes (2012 : 249) faisait remarquer que « des choses, nous ne voyons que les étiquettes que d’habiles vendeurs ont posées dessus. (…) le langage n’a de responsabilité qu’instrumentale dans la banalisation : simple outil au service de l’intelligence, il ne fait qu’en servir les desseins, emmagasinant les notions qu’elle a produites selon ses besoins, et qui répondent à un découpage efficace de la réalité. » Oui, l’image obscure enveloppée avec soin recèle une part de mythe que, confusément, on renonce à séparer de la raison dès lors qu’on en sélectionne la meilleure part. Chacun y trouve un refuge acceptable pour ce qui le fait vivre en dépit de la réalité, même s’il est conscient que celle-ci n’a rien à voir avec l’étendue des préjugés.

Le décryptage de la naissance des préjugés permet évidemment à González Troyano de rappeler que ceux-ci sont voués à mourir. L’élan actuel de la globalisation contribuerait probablement à cet heureux destin. Mais un doute se forme ici qui pose un vrai problème « ontologique » : les intéressés eux-mêmes ne risquent-ils pas d’être décontenancés par un « après » qu’ils ne distinguent évidemment pas, un « après » dépourvu des attraits aimables de l’éternité. Nous voici revenus à l’interrogation sous-jacente de ce papier : et si tout le monde trouvait son compte dans l’image obscure ? Jusqu’à ceux qui, alors même qu’ils n’en bénéficient pas directement, préfèrent se préserver derrière des stéréotypes plus ou moins subis.

Ils se comportent comme des écrivains ou des musiciens plus dénués de talent que d’ambition et qui tendraient à transformer leurs lectures et le style des auteurs de référence en autant de partitions où ils viendraient appliquer leurs mots, leur petite musique. L’image obscure établit un lien entre l’évidence pesante de la structure sociale et les représentations qu’on s’en fait, surtout depuis l’étranger. Elle relève désormais d’un patrimoine régional qui permet de se faire une place quelque peu singulière dans ce mouvement de la mondialisation s’abattant sur chacun d’entre nous et dont il importe de tirer quelque profit à travers une industrie touristique omniprésente, fût-ce au prix d’une mise au placard de la splendeur passée.

Et puis, s’il advient que le réchauffement climatique touche en premier lieu les régions plus ou moins septentrionales dont sont originaires nos stéréotypes, pourquoi les propagateurs désorientés de ceux-ci ne seraient-ils pas amenés à s’inspirer bientôt des manières véhiculées par l’image obscure ? Teintée d’interprétations critiques exogènes, elle abrite peut-être en fait une coque dissimulant des procédés originaux indispensables à la préservation culturelle d’une région, et à la mise en place d’un mode de vie partagé particulièrement adapté à un écosystème complexe.

Dominique Fournier

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La Cara oscura de la imagen de Andalucia. de Dominique Fournier est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

Gonzalo Bilbao Martínez. Las Cigarreras. Séville, musée de Bellas Artes


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